Tous ceux qui se rendent en Egypte et qui ont l’infinie sagesse de distraire de leur temps touristique (entendez le circuit obligé qui mène leurs pas en Haute-Egypte) quelques jours pour les consacrer à la visite du Caire, du delta du Nil et d’Alexandrie, sont surpris de rencontrer les restes d’une présence française qui fut massive jusque dans les années cinquante de ce siècle.
Ici ou là, au détour de quelque venelle, de quelque marché, ils verront des plaques indicatrices de rues écrites en français, ils pourraient même rencontrer dans certains salons de thé, des femmes et des hommes, vêtus d’une manière délicieusement désuète, échanger quelques propos sentencieux dans un français châtié et quelque peu archaïque.
Ces dernières traces d’une épopée qui débute à la fin du XVIIIe siècle sont d’autant plus émouvantes que l’Egypte ne fut jamais considérée comme une colonie française, qu’elle a donc adhéré spontanément à cette culture. Pour entendre cette situation exceptionnelle dans le monde proche-oriental, il nous faut remonter à l’expédition de Bonaparte. Celui-ci ne s’est pas présenté en Egypte uniquement comme un conquérant mais aussi et surtout comme celui qui a projeté cette province ottomane, consciente de son passé glorieux mais en pleine décadence économique, sociale et intellectuelle, dans la modernité. Accompagné de savants fascinés par la culture pharaonique et la culture égyptienne en ses différentes composantes, leur œuvre monumentale - La description de l’Egypte - devait fixer, immortaliser pour les Egyptiens d’abord, pour les Français ensuite, une image remarquable d’un pays qui avait cessé depuis longtemps d’avoir conscience de son importance sur le plan international.
Non seulement de nombreux savants sont restés en Egypte après le retrait de Bonaparte, mais très vite, dès la fin du premier tiers du XIXe siècle, ils furent rejoints par des administrateurs, des militaires, des médecins qui organisèrent la santé publique ou l’armée de ce pays qui s’était dans le même temps doté d’une nouvelle dynastie après le coup d’Etat de Mehemet Ali dont le slogan devait très rapidement devenir : « L’Egypte doit faire partie de l’Europe ! » Mais les processus qui ont mené véritablement à l’entrée de la France en Egypte est l’apparition sur la scène égyptienne de nombreux groupes de saint-simoniens qui avaient fait de ce pays leur Mecque. Infirmiers, médecins, enseignants, ouvriers hautement spécialisés , ils ont contribué largement à l’introduction du français en Egypte, c’est-à-dire d’une langue qui était porteuse non seulement de modernité mais aussi d’une certaine conception d’un socialisme utopique qui venait rejoindre les aspirations du peuple égyptien. Rappellerons-nous ici que Ferdinand de Lesseps fut l’un des derniers grands saint-simoniens dont l’œuvre devait marquer d’une manière radicale l’histoire égyptienne ?
Cette irruption de la France en Egypte (très rapidement suivie par diverses puissances occidentales dont l’impact fut moins important) devait être suivie d’un autre phénomène : l’apparition d’écoles religieuses françaises à partir de la fin des années soixante (et surtout après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne et ensuite à la suite des lois de la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui exila des centaines d’enseignants dans les pays du Levant). C’est ainsi que du Bon Pasteur d’Angers à Port-Saïd, aux écoles des Frères ou aux collèges des jésuites du Caire et aux collèges Saint-Marc d’Alexandrie, des écoles catholiques de différent niveau allaient scolariser (et tenter de convertir) des milliers de jeunes coptes, musulmans et juifs. Très rapidement, devaient ensuite s’installer des établissements relevant de la Mission Laïque Française qui jusqu’en 1956 ont à leur tour apporté aux Egyptiens des valeurs républicaines, scolarisant filles et garçons, les amenant jusqu’au baccalauréat et les préparant aux études supérieures.
C’est ainsi que le français devint non seulement la langue d’une couche importante de la population mais que progressivement elle pénétra dans le quotidien des Egyptiens au point de constituer une langue franque propre à permettre aux différentes « communautés » de communiquer entre elles.
Il est remarquable de considérer enfin qu’une très importante activité éditoriale en langue française existait en Egypte (Jean-Jacques Luthi en a fait la recension dans son ouvrage Le français en Egypte .
Notons aussi l’existence d’une abondante presse paraissant en langue française dont nous nous contentons ici de citer quelques titres :
- Le Rayon d’Egypte, dirigé par J. Adrien et dont le rédacteur en chef était M. D. Boulanger (parution en 1937) ;
- Le Bulletin du Groupe des Essayistes Un Effort, paraissant en 1929 ;
- Le Nil, journal paraissant à la fin du siècle dernier (à partir de 1868) ;
- L’Illustration Egyptienne, dirigée par R. Fargeon, Marc Elmer et Jean Fardulli, paraissant dans les années vingt ;
- La Revue des Conférences Françaises en Orient, dirigée par Marc Nahman, paraissant au début des années quarante ;
- La revue Valeurs, dirigée par Etiemble et qui a publié des textes de Jules Supervielle, Jacob Burckhardt, Max Jacob, Paul Nizan, Emile Simon, Julien Berard, Guillevic, Gabriel Bounnour, Taha Hussein, Henri Michaux, Roger Caillois, André Gide...
- La Revue du Caire qui est paru de 1937 à 1975, dont le directeur de publication était Taha Hussein, et qui chaque année décernait un prix littéraire au nom de la section d’Egypte de l’Association Internationale des écrivains de langue française ;
- Revue du Monde Egyptien, fondée par Marius Schemeil (au cours des années vingt) ;
- La Revue Egyptienne, revue prestigieuse dirigée par Georges Dumani, d’un haut niveau intellectuel et qui ne craignait pas de prendre des positions qui n’étaient pas toujours prisées par les princes qui gouvernaient l’Egypte.
Il est remarquable de considérer que si les différentes communautés (anglaise, italienne, grecque, arménienne...) avaient une abondante presse, ces publications en langue française ne reflètent en rien la densité des « français métropolitains » en Egypte. En fait, ces revues s’adressaient à une grande partie de la population égyptienne car tout honnête homme devait parler le français. Au début des années cinquante, il existait encore (après un début d’exode des intellectuels et de certaines couches francophones de la population égyptienne) quatre quotidiens en Egypte : Le Progrès Egyptien, Le Journal d’Egypte, la Réforme et un journal du soir, La Bourse Egyptienne.
Actuellement, il ne reste plus qu’un seul quotidien : Le Progrès Egyptien (Le Journal d’Egypte s’étant sabordé à la fin de l’année 1995), ainsi que l’édition française d’El-Ahram (mais ceci est déjà une autre histoire).
Que dire de ce rapide survol de la francophonie en Egypte sinon qu’à travers les centres culturels français, les théâtres, la presse, la Mission Laïque Française, l’Institut Français d’Archéologie Orientale, s’était constitué sur les bords du Nil un véritable vivier d’intellectuels francophones . Bien plus, comme nous l’avons signalé, le peuple égyptien lui-même, les différents minoritaires aussi, avaient adopté cette langue considérée comme celle de l’idéal républicain, de l’ouverture vers la modernité, de la laïcité.
La triple expédition de 1956 (franco-anglo-israélienne) devait sonner le glas d’un certain nombre d’établissements d’enseignement en Egypte... la presse elle-même devait commencer à disparaître cependant que les locuteurs de cette langue étaient du jour au lendemain expulsés ou priés de partir vers d’autres cieux...
Et depuis, l’anglais a fini par supplanter le français comme langue étrangère... Reste le rêve toujours vivant de cette francophonie qui ne cesse de hanter tous ceux qui ont connu l’Egypte d’avant...
Jacques Hassoun