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Le précoce qui dure longtemps

Tant de choses nous sont passé devant les yeux, que nos yeux n’ont rien vu, mais plus Loin et en arrière flotte la mémoire.

Georges Sefiris

Il ne me semble pas hasardeux de pouvoir souligner que ce qui est objet de nos réflexions, de nos échanges et nos interactions durant ces journées, soit marqué du sceau de la mémoire.

Communiquer à propos des interactions précoces ... n’est ce pas une invitation à aller chercher dans les méandres de la mémoire, ce qui s’est inscrit lors des espaces - temps premiers. ?

Mais la mémoire peut - elle s’écrire au singulier ? Ne conviendrait-il pas de parler de « mémoires » au pluriel. En effet personne ne peut se permettre d’oublier que la mémoire est un filtre sélectif, voire déformant. La mémoire est capable de nous faire défaut elle - joue de nous, elle se joue de nos perceptions et de nos sens ! Effets ! ?...Effets des affects ? ...Effets des passions ?...ou peut être effets des émotions ?

Qu’en est -il de ces expériences délicieuses ou ravageuses qui gomment le sujet ? Qu’en est- il de ces moments qui échappent à la volonté ?..... Expériences et moments singuliers, qui dans leur émergence actent le sujet à son insu et le mènent vers un espace- temps de l’ordre de ce que Freud nomme « inquiétante étrangeté ». Retour du refoulé certes, mais aussi vérité d’un vécu qui n’a pu se dire dans le verbe ... et donc témoignage d’un vécu dans un espace-temps préverbal, ou si on peut le dire autrement expérience de ces temps où le verbe n’est pas advenu dans sa grammaire.

Mais ne faisons pas un mauvais procès à notre mémoire, car comme le dit chateaubriand.

« ... Et sans la mémoire que serions-nous ? Nous oublierons nos amitiés, nos amours, nos plaisirs, nos affaires. Le génie ne pourrait rassembler ses idées, le cœur le plus affectueux perdrait sa tendance ! »

Ainsi la mémoire est de cœur, la mémoire est d’amour elle est de liaison. La mémoire est pour ainsi dire le témoin de l’espace-temps des rencontres !

Arrivé en ce point permettez-moi de vous livrer quelques plages de notre mémoire où il sera question de : Rencontre, du précoce, de modèle identificatoire, de différence, de tolérance et de quelques autres signifiants.

Parce que, ce n’est pas sans une émotion certaine que nous allons vous parler de notre rencontre avec Mr. Jacques Hassoun.

C’est en 1992 et dans le cadre d’un travail que nous effectuons au sein de notre groupe sur la question de »l’identification » que la première rencontre va se « jouer ».

A cette époque nous étions arrivés à dégager de l’œuvre de Freud trois types d’identification à savoir : L’identification originaire L’identification régressive substitutive au choix d’objet perdu L’identification par déplacement d’un sujet à un autre dont le prototype est l’identification névrotique ou plus précisément hystérique.

Au cours de ce travail nous avons été « saisi » par un écrit de jacques.hassoun. à propos de « l’identification primordiale » dans le recueil des Lettres de l’Ecole de Mars 1978 se rapportant aux journées de Lille et qui s’intitule « le temps de l’insatisfaction »

Jacques Hassoun développe dans ce texte l’idée selon laquelle l’identification primordiale est identification par incorporation du père

Il rappelle que cette identification relève du mythe... surtout au sens où le mythe propose. Mais poursuit-il, que propose le mythe, sinon de rendre compte ? . « ... Repris dans la théorie, le mythe qui tend à déplacer sur un mode épique les frontières de la préhistoire, ou les limites du non savoir, historicise et donne fondement à ce dont nous ne connaissons que les effets lointains. »

En partant de l’œuvre de Freud « Totem et tabou », ne peut-on relever, poursuit l’auteur que :

« Le meurtre du père et sa dévoration ont le plus étroit rapport avec l’amour qui lui est voué et avec la constitution du Nom ! »

Dans une deuxième partie de son texte Jacques Hassoun définit l’incorporation.

Incorporation :

Se dit en chimie de l’action de mêler ensemble diverses matières. Au figuré : « se dit de la réunion d’une terre à l’autre ou encore d’un régiment dont on supprime le nom et dont on fait entrer les soldats dans un autre corps. »

Et Jacques Hassoun de souligner que si pour Freud l’incorporation est un rejeton de la première phase orale « elle ne relève pas moins d’une opération de transfert de fonds où l’objet estimé est incorporé par le moyen du « manger » au même titre que le cannibale incorpore ce que de son ennemi aimé il convoite.

Dans ces conditions, par quel trajet l’incorporation s’actualise-t-elle ? ... A travers quel impossible corps à corps ?... N ’est ce pas par ce qu’il y a d’emblée faillite et faille du, et dans le corps à corps mère - enfant que le père s’incorpore ?

Pour Jacques Hassoun cette faille est à situer dans cette « phase commencée avant », phase à situer dans un au-delà de la ligne du besoin satisfait, et donc dans « une absence ».

Cette absence d’un état de pur besoin, met en évidence tout ce qu’il y a d’impossible dans une satisfaction totalement satisfaisante. « ...Ici, nous percevons que l’amour (en ce sens qu’aimer c’est donner ce qu’on n’a pas ) pourrait s’articuler à l’imaginaire du corps et au réel de la mort. »

« Dans la voix et son absence (qui n’est pas le silence : le silence suscite Dieu) dans la présence et l’absence, c’est dans ce rythme que l’enfant perçoit que dans un ailleurs de discontinuité. ...Il est du père.

L’amour du père est donc un témoignage précurseur et fondateur du fort - Da ! Là où l’enfant attend quelque chose d’elle il entend un interdit venu de « il ».

Nous allons nous arrêter à ce niveau de ce texte de Jacques Hassoun dense, et riche d’enseignements et qui soulève bien d’autres questions.

Ce que nous voulons souligner c’est que nous apprenons avec Jacques Hassoun que dans le Précoce il est un temps primordial, un temps fondateur. C’est celui de l’installation d’un « ailleurs » qui sépare, qui clive l’enfant de sa relation dyadique à sa mère, ce temps est préalable à toutes identifications, à toutes formes d’identifications ultérieures.

Ce temps de l’incorporation primordiale du père, Jacques Hassoun le situe du côte de l’absence. Je cite :

« Nous nous situons ici au temps du retour d’une absence, de ce que je me propose d’appeler non sans hésitation une hallucination absente ».

C’est nourri de cet enseignement qui nous a touché, avec bien sûr bien d’autres, qu’intervient l’aimable et oh ! Combien chaleureuse invitation de nos amis de »réciproques » pour un séminaire tenu à Paris en Mai 1997. Séminaire d’échange et d’interactions féconds et au cours duquel nous avons eu a présenter une communication qui s’intitule : « Rencontres lieux du Passé, lieux du Présent ».

Et c’est au cours de ces journées que nous avons eu l’occasion de rencontrer Jacques Hassoun ...l’homme.

Il nous semble illusoire de prétendre qu’on pourrait sortir indemne d’une rencontre ! Et pour être plus précis nous voulons dire qu’une rencontre véritable engage ,... sinon il n’y a point de rencontre . Autrement dit après chaque rencontre on n’est plus le même... il y a au moins le souvenir, il y a au minimum la mémoire.

Jacques Hassoun n’étant plus présent parmi nous, nous souhaitons apporter témoignage de sa présence dans notre mémoire.

Il nous reste un émerveillement ressenti lors de quelques moments de la rencontre durant lesquels l’échange s’est établi autour de la vie sur ces terres que sont l’Egypte - La Tunisie - La France. Ces terres d’une rive à l’autre de la mer Méditerranéenne, ... terres de cultures, de civilisations certes différentes ayant chacune sa spécificité et sa coloration ! ... Mais néanmoins terres des hommes, de leurs expériences, terre des hommes, à comprendre comme humains inscrits dans la condition humaine.

En fait ce que nous voulons exprimer tiendrait de longues heures et durerait longtemps ! ... Mais le principe de réalité avec ses exigences nous conduit à citer quelques uns des effets de cette rencontre et que nous nommerons de façon arbitraire dans ces quelques substantifs émergeants et significatifs.

Le modèle - la tolérance - la différence - le respect de l’autre - L’ouverture à l’autre - le langage - l’échange - l’amour !

Dans »fragment d’un discours amoureux » Roland Barthes déclare :

« Je tiens sans fin à l’absent, le discours de son absence ; situation en somme inouïe, l’autre est absent comme référent, présent allocutaire.

De cette distorsion singulière naît une sorte de présent insoutenable. Je suis coincé entre deux temps, le temps de la référence et le temps de l’allocution ».

On ne peut mieux dire ! La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui prêterait à ce que ça coince !

Mais entre l’émotionnel que suscite l’absence physique parmi nous, de Mr. Jacques HASSOUN et une réflexion à propos de l’apport de ses travaux concernant les rapports précoces mère - enfant, nous optons pour des interrogations concernant ce que Mr. Jacques HASSOUN avance dans son approche de cette question, ...Donc de ce temps précoce où il s’agit de l’émergence du sujet et qu’il situe dans le rythme de la présence/absence. Il s’agira bien évidemment d’un précoce qui dure et dure longtemps.

Ainsi et malgré l’absence, la mémoire va être notre complice pour essayer de vous exprimer quelques idées ou quelques réflexions récemment immergeantes et que nous livrons avec le souhait qu’elles puissent susciter votre intérêt lors des discussions et permettre quelques profonds échanges.

Nous adhérons totalement à l’idée selon laquelle l’incorporation primordiale a rapport avec les interactions précoces, interactions qui doivent se faire selon la scansion de la présence et de l’absence.

Mais alors de quelle absence s’agit-il ? Mais de qu’elle absence nous parle Jacques Hassoun ?

Nous savons parfaitement qu’une mère qui nourrit, berce, cajole, parle, regarde, embrasse continuellement c’est à dire une mère totalement présente pourrait être ce que nous appelons une mère symbiotique. Mais si en terme clinique, nous observons des enfants symbiotiques et des relations mère - enfant symbiotiques, il nous paraît difficilement soutenable d’en rendre compte en terme, ou par le fait qu’il s’agit d’états sous-tendus exclusivement dans la réalité par une attitude ou un comportement fusionnel physique et corporel de mères qui ne pourraient se séparer de leur enfant. Ainsi l’absence de laquelle nous parle Jacques Hassoun n’est évidemment par l’absence physique et charnelle de la mère.

Par ailleurs quand la mère allaite, elle donne son lait à son enfant. Ce liquide introduit, berce et borde son tube digestif et fait acte de présence lors de son absence. Une parole captée laisse sa trace dans la solitude de l’enfant.

Mais qu’est-ce à dire ? Encore une fois de quelle absence s’agit-il ? Que de l’absence il en faudrait, certainement ! S’agirait - il d’une absence fantasmatique ? Peut être ?

En tout cas il s’agirait d’un rythme Absence -présence essentiel au cours duquel quelque chose d’un Ailleurs se génère, permettant l’émergence de ce quelque chose qui transformerait dans « l’absence de « elle » un « il » portant la marque de l’interdit ?

Ce sont peut être ces réflexions qui nous ont poussés à nous dire que peut être y a-t-il lieu de soutenir l’idée selon laquelle à la faveur de l’absence quelque chose se profile d’un ailleurs doit se profiter, et que ce quelque chose qui se soutiendrait de l’absence a rapport avec le « vide ». Ainsi nous voulons dire que de l’expérience de l’absence, une expérience du vide est peut être nécessaire à l’émergence du sujet.

Nous soumettons à votre réflexion cette idée en l’étayant sur :

Ce que nous trouvons dans l’œuvre posthume d’Althusser :

« L’avenir dure longtemps » ou une dimension majeure constitutive de ses travaux a été relevée à savoir : « Sa volonté de faire œuvre contre, mais aussi avec la folie ou du moins sur son bord en un vertigineux corps à corps avec le vide qu’il s’agit tout à la fois de créer et de conjurer. »

Pour être bref et caricatural, Althusser s’est installé dans un système où il s’agissait de penser l’impensable et où la place du sujet est définie comme celle d’un vide ouvert sur le futur. Ainsi toute œuvre d’un sujet est déjà présente, d’un autre côté toute œuvre est toujours à venir.

2) Cette approche se soutient aussi dans le texte de Didier Anzieu :

« Naissance du concept du vide chez Pascal » et où l’auteur argumente avec rigueur l’idée selon laquelle Pascal était habité d’un vide central et premier, que l’émergence de son moi et de sa pensée lui ont fourni les moyens de le colmater. « Un vide intérieur l’a inconsciemment soutenu et guidé à travers toute la série d’expériences et de polémiquer par lesquelles il a administrer les preuves de l’existence du vide dans la nature extérieure. »

Alors puisque nous parlons de ces temps originaux puisque l’avènement du sujet advient dans le rythme de la présence /absence où peut-on situer l’expérience du vide ?

Serait ce alors ce que nous indique Winnicott à savoir : « Ce détail qui n’a pas été éprouvé ».

Autrement dit c’est ce qui se passe et qui n’a pas été saisi, par ce qu’alors, le « moi » n’a pas pu s’en saisir par défaut de maturation. Alors le vide appartiendrait au passé, à l’époque ou le degré de maturité du moi n’avait pas encore permis l’expérience du vide.

Le vide serait alors à comprendre comme étant sous l’effet de « rien ne se passe alors que quelque chose aurait bien pu utilement se passer ». Pour conclure nous avons proposé une réflexion qui voulait soutenir l’idée selon laquelle l’incorporation primordiale tient de la discontinuité du rythme de la présence-absence, mais que l’émergence du sujet est peut être tributaire d’une saisie de l’expérience du vide ?

Pascal déclare :

« Qu’est-ce donc, que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque ou la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable », Pensées N° 146.



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