"Se dévoile le paradoxe dans lequel nous ne cesserons de nous tenir : le sujet plongé dans la société de classes, dans l’histoire, sera celui-là même qui désignera sa propre histoire comme construction" Jacques Hassoun
"Le paradoxe dans lequel nous ne cesserons de nous tenir ...". C’est déjà tout un art de choisir ses paradoxes et de s’y tenir. Et c’est assumer un paradoxe que ne pas cesser d’écrire et de se construire de la sorte comme un sujet désirant une aventure textuelle en dehors de la fascination pour le non-advenu. "Écrire... c’est pouvoir se sentir mortel, c’est pouvoir imaginer mourir d’une mort ordinaire" ... quelques mots que Jacques Hassoun désira apporter en guise de "conclusion ultime" aux propos de Claude Burgelin : "Écrire, c’est affirmer une origine et rappeler une filiation", un après-midi de novembre 1997, à Lyon.
En 1979, Jacques Hassoun publiait Fragments de langue maternelle. Ce titre deviendra, quatorze années après, le sous-titre d’un ouvrage à peu près identique : L’exil de la langue. À peu près, puisque d’une publication à l’autre le livre a été enrichi des chapitres suivants : "Naître en exil", "Le minoritaire et les mots du pouvoir", "Écrire l’irréversible", "Le mal, lieu commun de l’inter-culturel". Allégée de la présentation, faite à part, d’un cas clinique circonstancié "Cybèle entre Tigre et Euphrate" , cette seconde mouture se prolonge encore par une conclusion bien davantage développée qu’elle ne l’était en 1979 : "Lignes de fractures, traduction et exil de la langue". De l’ancienne et première version de ce texte, où demeuraient des fidélités aux modélisations structurales, le chemin de Jacques Hassoun lui donne une tonalité assez différente dans la mouture parue en 1993. Le nouvel ensemble participe donc d’une cohérence autre et qui est davantage orientée par une réflexion sur les incidences subjectives liées aux politiques des langues, aux guerres de culture et de référence. Cette réflexion se double nécessairement d’une méditation quant à la responsabilité du psychanalyste dans la cité (pour reprendre ici un leitmotiv du Cercle Freudien) et d’une exploration radicale et féconde de la métapsychologie de Freud, entendue dans les commentaires qu’en fit Lacan et dans les prolongements qu’il en donna à propos des langues et de la lalangue.
J’écris dans le développement d’une lecture croisée. Cela pourrait être aussi le dépliement d’une rencontre de plusieurs signifiants tels l’irréversibilité de l’écriture et l’invention de la mémoire ou, pour reprendre la proposition même de Jacques Hassoun, le signifiant "hétérogène" comme le signifiant qui représente le sujet pour le signifiant "séparation" . Comme on le voit, ces articulations signifiantes ne vont pas sans réveiller des mémoires autour des actes et des paroles fondatrices du Cercle Freudien. Il est vrai que leur liaison n’est pas évidente. De les avoir rassemblé en un texte qui fait signe, Jacques Hassoun a singularisé une bonne part de sa réflexion qui traite du "pas-tout" et de sa contrepartie : l’ignorance. À partir de quelles expériences parle Jacques Hassoun lorsqu’il interroge ce que l’exil de la langue fait, comme en contrebande, passer du réel du sujet ? Dénonçant comme imposture la répétition à l’identique autant que l’imitation servile d’un maître, Jacques Hassoun explore ce qui fait mortification dans la transmission, et ce méthodiquement, à la façon d’un inventeur qui ne lâche pas les points fixes de son texte, donnés dès les début de son écriture, revient à eux et les creuse encore afin d’en explorer la résonance et d’en proposer la logique d"une autre construction possible. Cap d’avancée à partir duquel il interrogera de façon tout à fait déterminée ce qui fait mortification dans l’acte analytique. Autant le dire, son texte est celui d’un passeur. Des parcours d’analysants, des parcours d’exilés écrivant, d’écrivains en exil, des moments d’invention de langues métisses sont la matière du travail de Jacques Hassoun. Ces deux livres (à la fois le même et plus tout à fait le même) regorgent de la présence et du prix des paroles, des lettres et des signifiants redonnés à la matérialité qui les hante et qui les porte, à l’accent et au grain de la voix qui les singularise et leur fait prendre goût à la longue durée c’est à dire à la traversée, à la traduction. Aussi est-ce d’abord de la relation entre l’exilé et de ses langues dont Jacques Hassoun nous parle. L’exilé étant à entendre ici comme une figure héroïque de la métapsychologie (l’être pour le déplacement, la traduction) prise dans son pouvoir de porter questions aux montages politiques mortifères et amnésiques exaltant l’autochtonie et la compacte majorité. Il en est ainsi, le monolinguisme est un terme stupide et inconséquent pour toute métapsychologie freudienne, mais c’est aussi et surtout un idéal politique funèbre qui déchaîne une violence d’État ravageuse. L’engagement précis de Jacques Hassoun a déjà la vertu de montrer à quel point la présence du psychanalyste sur les scènes culturelles et sociales où se jouent, avec violence, les contradictions de la subjectivité de l’époque, ne peut que s’accompagner d’un enrichissement et d’un travail de la pensée à propos de la théorie et de la situation psychanalytique.
Qu’est alors la langue maternelle si ce vocable ne désigne pas uniquement une mythique "case départ" ? Introduisant le sujet à la dimension de la coupure et de l’Altérité fondatrice, la langue maternelle a une structure tierce, elle est le premier lieu du Tiers parlant à l’enfant "le désir dont il est la résultante, pas l’objet" . La langue maternelle, parce qu’elle est dédiée à la perte, circule dans le registre humain. La valeur de perte de l’enfant, objet du désir, doit trouver à s’exprimer dans la monnaie névrotique de la langue. On pourrait discuter ici ce thème récurrent de l’enfant mort (contemporain du On tue un enfant de S. Leclaire). Cette notion sidérante ne se réduit pas à la promotion d’un mouvement psychique de nécessaire renoncement à l’idéalisation de l’enfant imaginaire, de mise à mort symbolique de celui-ci. Jacques Hassoun a inventé plus que cela. Il faudrait presque parler ici, pour donner mesure des enjeux que comporte son texte, d’un enfant mort qui, objet d’un deuil de structure, emporte avec lui le mutique noyau d’une langue sans interlocuteur . Un approfondissement théorique fondamental est en jeu. Car s’il est possible, comme le fait Jacques Hassoun, de sortir de toute psychologie de l’adaptation et de la normalisation du comportement parental cette notion d’enfant mort, cette autonomie de l’invention psychanalytique peut s’accomplir à la condition de distinguer l’enfant, objet du désir, de l’enfant, objet de la pulsion. S’il n’en est pas ainsi, la valeur de perte de l’enfant-objet de la pulsion ne peut être cernée, alors que c’est bien déjà dans un temps second, celui de la substitution du désir à la pulsion, que la métaphore, venant re-barrer ce désir, y tirera son efficace. On se souviendra ici que l’écriture de la métaphore dite paternelle barre l’élément dit "désir de la mère". Quid alors de ce passage de l’enfant, objet de la pulsion, à l’enfant, objet du désir, passage qui semble le préalable à la mise en jeu de la métaphore ? Voilà une des questions que Jacques Hassoun nous lègue et nous laisse. Et je me laisserai ici à penser que des points parfois polysémiques que contient la formule de "langue de l’oubli" trouve ici, et leurs forces et leurs inachèvements conceptuels. En méditant sur la singulière réalité des mises à casse des langues dites minoritaires, en s’insurgeant, avec conviction, fidélité et talent contre les idéaux monolingues, Jacques Hassoun porta, en tant que psychanalyste, tout le secours de son écoute, à ces éclats et à ces fragments, de langue qui nouaient au corps des moments de mémoire. Il savait à quel point le manque, ou la mise à la casse des lieux qui représentent et métaphorisent dans le lien social des supports d’identité-altérité, pouvait créer des effets de sidération ou de mécanisation dans le rapport du locuteur à ses langues. Nul mieux que lui n’a stigmatisé l’idéal Unique enduit d’indifférence, d’ennui et de haine, donné comme éternelle évidence. La prétendue perfection de l’unique humilie, supprime, cherchant inlassablement à modeler ou à anéantir. C’est aussi en cela que le psychanalyste porte attention au sens freudien du symptôme. La langue métisse du symptôme contrevient aux impératifs monolithiques d’assignation. Elle tisse des voix qui se sont effacées sans apaisement et sans sourires, elle défait des appartenances. La langue de l’oubli est métisse. L’embarras théorique que peut alors ressentir un lecteur de Jacques Hassoun survient aux détours de ses textes où ces dites langues de l’oubli ne sont plus rigoureusement interrogées dans leur statut métapsychologique. Jacques Hassoun a pu, à de nombreuses reprises, exprimer toute sa faconde métaphorique. Or ce n’est pas tout à fait le lire que de rester séduit ou fasciner par toute sa réserve, son arsenal de métaphores, la richesse incontestable de ses formules qui sont, au plan de la rhétorique et de la poétique, des réussites totales. Ce genre de rapport avec le texte complique les choses. Parce qu’il a écrit beaucoup de variations autour d’une batterie de notions, très tôt mises en forme, sinon en place, chaque texte de Jacques Hassoun est empli de signifiances. L’écriture est forte, généreuse et elle prend le lecteur au corps, elle le secoue au-delà des doctrines. En somme il y a bien dans chacun des textes de Jacques Hassoun, un sens très fort, et, par là même, on a l’impression qu’à partir de la notion d’"enfant mort" et de celle de "langue de l’oubli" Jacques Hassoun n’a eu qu’à tirer le fil. Ce en quoi il est un auteur, fort de ses idées fixes et inquiet de son style. Mais qu’est au juste cette "langue de l’oubli" ? S’agit-il d’un matériel refoulé qui se figure captif en rébus ou en fictions dans les reconstructions préconscientes ? S’agit-il de la lalangue ? S’agit-il, enfin, des bruissements qui, plus tard, donneront corps signifiant, et qui bercent la psyché dès lors que le sujet devenant objet du désir de l’autre, n’est plus tout à fait ce bouchon qui va rendre immuable et compact l’investissement pulsionnel dont il fut l’objet ? On le voit, ces pistes de travail restent ouvertes, en perspective. Et c’est tant mieux. L’idée que je veux illustrer est qu’une reprise des idées relatives à la langue maternelle et qui nous sont laissées par Jacques Hassoun, pourrait se jouer en mettant en résonnance la polysémie de la notion d’"enfant mort" avec celle de "langue de l’oubli". Programme de contrebandier, sans doute, à supposer, toutefois que la bande soit moebienne... Partons alors de cette définition. "La langue maternelle ? C’est tout simplement celle qui nommée lalangue, incomparable et quelconque à la fois, nous accompagne dans les différentes manifestations de notre vie sociale ou ludique, intellectuelle ou amoureuse. Celle qui de l’Autre premier à l’Autre trésor des signifiants signifie que l’inquiétude n’est pas liée à l’étranger ou à l’hétérogène mais au trop familier des cauchemars de l’enfance, au presque-familier de la plus petite différence qui risque de ne plus faire signe" . On n’écrit point ce genre de propos sans faire montre d’audace et d’inventivité. Ici, tout va à l’encontre d’une lecture psychologisante de Freud, voire de Lacan. Ce qu’a d’inquiétant l’étrangeté est bien posé ici comme une construction seconde car ce n’est pas l’étranger qui fait peur, qui fait ravage, mais le trop familier. Il est vrai que la rencontre avec l’étranger réveille les failles, les incertitudes et les incomplétudes inhérentes à la construction de toute identité, construction qui, nous le savons depuis Freud suppose un principe de perte interne. Telle serait bien la menace interne au psychisme : elle proviendrait de la terreur de l’involution du même dans le même quand plus aucune différence, plus aucune étrangeté ne trouve consistance dans la rencontre. La mélancolisation interne au psychisme, sa cruauté aussi, proviendrait de cela. Et pour chacun, dans l’assujettissement à la séparation que nous donne notre mise en langage, se construit une articulation signifiante primitive qui ne participe pas d’un originaire commun. Contrant la pente psychique d’une régression à l’indifférencié, elle peut donner lieu à un forçage du texte subjectif lorsqu’il se veut exemplaire, à force d’anonymat. Ces forçages des romans familiaux et des mythes singuliers écrivent la tragédie et l’origine, pour y faire butée, pour en "sortir" en créant du "signifiant intercalaire" . Poser la coupure comme à l’origine même du jeu du langage, poser la perte comme travaillant, faisant et défaisant l’originel, voilà qui, dans le fil de Freud, nous éloigne des ruses psychologiques communes. Que la langue soit liée au fil de l’opération de la perte, il n’est pas malaisé, malgré l’apparence, d’en retrouver trace dans l’opération freudienne dite de la double inscription par quoi la trace ne peut être redécouverte que sur fond d’oubli, avec ce que cela suppose d’affrontement à sa propre étrangeté en dehors des consolations qu’apporte, assez mal il est vrai, le clivage. La langue s’invente dans, par et pour la traversée. La rectitude de la langue se paye de l’amnésie de lalangue. À partir des fragments de la lalangue qui échappe à l’intransigeance de la vertu signifiante s’introduisent dans la parole des fragments de jouir. En écho, se désigne l’enjeu du féminin, non comme complétude ou comme complément du masculin et de son officielle parade phallique, mais comme force d’exil et potentiel de refiguration des données subjectives créées par les traversées des altérités. Les femmes dont parle Jacques Hassoun sont plus libres et plus joueuses à l’égard du semblant et du signifiant. Elles veillent sur des grains de réel, acceptant et provoquant des dérives métaphoriques fécondes à la lisière et dans le contre-jour du sens inscrit et des métaphores convenues.
À cet égard, j’insiste sur le fait que l’on a tout à fait intérêt, dans l’optique qui est de situer avec les textes de Jacques Hassoun le passage possible de Freud à Lacan sur la question de la langue et de la lettre, à demeurer très attentif à certains pans peu explorés encore de la métapsychologie. J’évoque ici tout cet aspect de la pensée freudienne qui fait mention d’une inadéquation du processus psychique à faire triompher les processus secondaires. S’y désignent non seulement un ratage de la pulsion mais aussi et plus encore un mode de rejet des racines corporelles des mots autre que celui du refoulement. Avec Freud, on peut figurer ainsi l’angoisse de non-assignation : un montage essentiellement mélancolique, entre le sujet et la menace d’effacement de la trace. Il n’est pas tout à fait inutile de rappeler ces éparses références à cet aspect de l’étude métapsychologique de cette part de l’inconscient qui n’est pas entièrement constituée par le refoulement. Elles croisent l’empan de l’oeuvre freudienne, de 1891 (Contributions à l’étude des aphasies) jusqu’en 1938 (Abrégé de psychanalyse). Deux questions se formuleraient alors qui, à l’exception des avancées proposées par Jacques Hassoun , furent peu travaillées ensemble dans la communauté psychanalytique a) Qu’est-ce que la construction de la trace psychique ? b) Quels sont les supports culturels, mythiques, fictionnels et/ou en simulacres qui garantissent le tressage de ces traces psychiques, leurs concaténations, leurs modes de contestation et de transmission ?
L’exil vient ici et comme rappel de mémoire et comme modèle clinique et métapsychologique, par excellence. L’exil est bien le nom de cette expérience phénoménale qui répond à cette seconde question et qui la motive, à la condition de s’affranchir de toute commodité ethniciste et de voir en l’exil un trajet qui articule l’étranger et le langage. Aujourd’hui, il n’y a plus à revenir là-dessus. Je pense que Jacques Hassoun a tenté d’écrire le lien de l’exilé à son exil comme un trajet qui s’appuie sur du Tiers pour se saisir et se construire en tant que sujet provoqué par exil de la langue et non comme le fantomatique produit d’une perte sèche. Encore faut-il pouvoir, à l’exilé et à ses descendants, creuser un site chez l’Autre pour que ces opérations de recréation et de biffures dans la langue trouvent leur condition d’accueil, d’audition et de lecture. Comment le sujet peut-il opérer un passage d’une temporalité à l’autre s’il n’est pas fait quelque crédit à sa parole ? C’est ainsi qu’il ne s’agit pas, pour le psychanalyste, d’accueillir du folklore, de l’ethnie -ce que les fabricants de psychologie ethnique savent bien faire-. Il s’agit de permettre à la géographie d’être remise à sa place : un pli de l’histoire avec ses violences et ses contradictions, avec ses incidences sur les subjectivités en leur dynamique et leur devenir possible. Le mot d’exil est alors à écrire selon Jacques Hassoun comme une tension vers "l’ex-il" ... "vers ce que j’appelle le Il du Je, qui indexe le traducteur, comme tout sujet écrivant, d’une instance tierce, celle qui nous désigne tous, un par un, comme séparés de notre écriture même ? " ; passage où l’étranger se désigne comme ce qui insiste de reste et de virtualité, d’opérateur de différence et de lien entre des généalogies textuelles hétérogènes. La lettre est ici questionnée dans son pouvoir d’arraisonner l’aspect à la fois nomade et fixe de la pulsion. "C’est à ce titre que l’écriture peut dire le vrai. En tenant compte de cette dialectique où le réversible et l’irréversible entrent en composition" . Et c’est encore à ce titre que le projet subjectif habille le corps... littéralement. Et c’est bien en cela le rapport de l’enfant à la langue ne peut être mis en ligne d’équivalence avec celui de l’exilé aux langues du monde. Ou conviendrait-il d’énoncer encore que nos théories de l’exil dissertent moins à propos du déplacement géographique qu’à propos des géographies en prise avec l’histoire. L’enfant est un étranger attendu, il n’en va pa de même de certains exilés et de certains nomades en demande d’asile, qui font effraction dans le champ commun, comme le firent ces hommes et ces femmes entre nomades et fugitifs, les "aubains" et les "apatrides", dont Jacques Hassoun raconta les itinéraires et les errances dans un autre texte, intimement tressé à l’ouvrage bifront ici exploré. Je parle de Passage des étrangers, , livre qui, dans sa composition, est une oeuvre de traverse et d’"entre-deux" construite autour d’une longue réflexion du psychanalyste servie par six courts textes d’E. Wolf (enseignante, auteur de grammaires) qui constituent une échappée poétique intégrée à la réflexion qui l’a suscitée. " Je suis né à l’ étranger ... " : phrase-clef de tout passage . Naître dans un partage de l’origine quittée et retrouvée ailleurs, naître en exil, naître à l’exil... C’est ainsi qu’un psychanalyste peut se donner et nous donner le goût de transcender les banalités avec lesquelles souvent on parle de l’autochtonie et de l’étranger. Notre siècle, depuis la montée du fascisme et du nazisme, s’est accoutumé à la guerre des cultures. Ces tensions toujours factices, où le Un autochtone s’affronte massivement au Un étranger, sont néanmoins redoutables. Elles font appel à une véritable psychopathologie de la pensée identitaire quotidienne où la cruauté mélancolique trouve matière et manière à se réjouir. Aujourd’hui, penser la politique de l’assignation ou de la non-assignation de l’étranger est aussi rencontrer la dimension de l’enjeu du droit des étrangers dans le politique, c’est à dire dans la fabrication du citoyen par des montages juridiques. Jacques Hassoun sait nous rappeler ce qu’est, pour une société, la tentation mélancolique (très facilement tenue pour légitime) de ne faire qu’Un avec l’origine et de, sans répit, l’engrosser d’elle-même, refusant la variation, la trahison ou l’écart. Les possibilités de contrer cette tendance strictement analphabète sont étroitement dépendantes des latitudes qu’une société se donne dans l’interprétation de ses mythes fondateurs et dans le choix qu’elle fait de les tenir comme adoptables par d’autres. Sinon, la filiation s’inscrit dans la chair et non plus dans le verbe. Alors la langue maternelle devient un corps fétiche, halluciné comme n’ayant pas été produit par des traversées d’altérité. Le débat droit du sol/ droit du sang, trouve et noue ici sa violence. Guerres et destructions généalogiques, "non-lieux".. aujourd’hui, la guerre des fictions se découvre pour une guerre des nostalgies. La dimension Imaginaire est travaillée par la question même du temps et de l’histoire. La mythologie moderne de l’auto-fondation - version consumériste de l’être pour l’éternité, c’est à dire pour la mort- se donne comme valeur dans une société où la fiction paternelle est occultée par le discours de la science. Mais cette tension vers l’auto-fondation est aussi un des noms -obscène et grotesque mais puissant- de ce qui se donne comme repère universel. Et s’y indique bien alors la tendance à transgresser un impossible situé dans la temporalité même de ce qui fait du sujet, du lien et de la parole. Il y a encore pire transgression de cet impossible lorsqu’un collectif se donne comme légitimité d’être l’exact contemporain de l’origine purifiée, voire de revenir à un temps juste antérieur à l’origine, afin de reprendre l’histoire, de la remettre sur ce que l’on croit être ses pieds au prix d’un déferlement de haine tenu pour légitime. Jacques Hassoun n’a pas reculé devant la nécessité théorique d’interroger, loin des commodités romantiques, une actuelle clinique des passions, au premier rang desquelles la haine en ses articulations à l’altérité. Ce travail était d’autant plus le bienvenu que, dès qu’on parle de haine, les confusions abondent, le moralisme ambiant n’y est pas pour rien. La clinique psychanalytique indique l’existence d’un régime de la haine qui sauve le sujet d’un engouffrement dans l’Imaginaire, ce qui a pour effet de pouvoir constituer du point d’adresse, une plainte. À celui qui vit sa vie comme une implacable rupture, il faut parfois maintenir des clivages, maintenir un autre lieu et, d’une façon implacable, sauver un autre, un autre à qui on peut demander des comptes, un autre à qui on peut faire reproche d’avoir créé la situation que l’on subit. Haïr un autre pour se vêtir de la consistance -espérons le toute provisoire - de l’innocent. Au-delà de ce montage, c’est l’exaspération logique de la haine qui retenait toute l’attention inquiète de Jacques Hassoun. Il s’agissait alors de rendre compte de cette part de la haine qui s’institutionnalise dans le totalitarisme meurtrier, celle qui ne concerne plus alors que le montage virulent et désinstitutionnalisé entre deux sujets dont l’un est réduit par l’autre aux signes supposés génériques de son appartenance rendue insupportable. Cette haine, dans sa face d’abrasion de l’imaginaire vise, non à réduire l’autre à une image, mais à le capter, à le réduire à quia, au-delà du meurtre de son image. La continuité de cet affect ne se renverse plus du côté de l’amour. Un réel est en jeu, celui de la présence de l’autre, dans son poids d’existence. Du réel de la haine... La haine liée au registre réel, c’était bien sur un des thèmes de l’enseignement de Lacan. Ce fut aussi la reprise de cet enseignement qu’accomplit Jacques Hassoun, au moment où disserter sur les passions se faisait trop souvent sous l’égide du registre Imaginaire, peu travaillé alors dans ses nouages et ses épissures, peu entendu et entrevu là où le Réel le déchirait.
Une clinique du collectif s’écrivait, dans une rationalité psychanalytique quand Jacques Hassoun, méditant sur l’exil, revenait à de nombreuses reprises aux questions des incidences subjectives des violences de masses. C’est maintenant une évidence : Jacques Hassoun n’a jamais souscrit à la bévue romantique qui consiste à opposer l’individuel, hypostasié et sur-positivé, au collectif, en stigmatisant ce dernier. À pouvoir nommer le travail de l’hétérogène dans le psychisme, le passage, la traduction, la contrebande mémorielle et l’acte créatif, Jacques Hassoun interrogeait le politique. "Notre question peut surgir à l’endroit de l’effet subjectivant du politique sur le sujet" . Et c’est dans ce fil là qu’il pensait et désirait puis a fondé aussi avec quelques autres un mode politique de lien ente psychanalystes. Il questionnait l’institution psychanalytique en tant que lieu de productions d’écarts, et site de résonnances (non nécessairement harmonieuses), des diverses fissures qui poussent tel ou tel vers l’analyse, mais site et occasion de polyphonie théoriques aussi et encore. Cela supposait un pari sur la transmission qui consistait à ne pas prendre la théorie pour une seconde nature, ni même totalement pour un espace de pensée. Oublier ce dernier point revient à considérer que tout peut faire signifiant maître, signifiant rassembleur, programme d’École, y compris le terme d’"hétérogène". C’est ainsi qu’écrire avec et à propos de certains textes de Jacques Hassoun m’a permis d’entrevoir à quel point des avancées décisives de ses élaborations et de ses recherches étaient nouées au champ des signifiants qui fondèrent l’Association le Cercle Freudien. Poser la question de savoir et de définir "comment devenir psychanalyste ?" l’intéressait-il moins que le défi de produire et de recevoir des témoignages portant sur une autre urgence et une autre logique qui est celle de la question "comment, psychanalyste ,le rester ?". C’est sans doute vrai et cela ouvre sur tout un pan de sa pensée relatif à l’acte psychanalytique. Faut-il, arrivé en ce point de notre hommage, le souligner encore : si Jacques Hassoun refusait sans répit les mirages d’un collectif inentamé, il conversait avec joie avec ceux qui rejoignaient "la collectivité même de l’acte de création" . Il savait que l’acte psychanalytique qui consiste à attraper un bout de réel a partie liée avec la création. "Dans l’analyse, écrivait encore Jacques Hassoun dans un de ses derniers textes, il s’agit de suture et d’épissure. il s’agit d’accompagner un analysant pour qu’il trouve son propre nœud et introduise du nouveau. C’est de l’ordre de l’artifice qui est art, invention." On pourrait discuter ici ce thème récurrent de l’enfant mort (contemporain du On tue un enfant de S. Leclaire). Cette notion sidérante ne se réduit pas à la promotion d’un mouvement psychique de nécessaire renoncement à l’idéalisation de l’enfant imaginaire, de mise à mort symbolique de celui-ci. Jacques Hassoun a inventé plus que cela. Il faudrait presque parler ici, pour donner mesure des enjeux que comporte son texte, d’un enfant mort qui, objet d’un deuil de structure, emporte avec lui le mutique noyau d’une langue sans interlocuteur . Un approfondissement théorique fondamental est en jeu. Car s’il est possible, comme le fait Jacques Hassoun, de sortir de toute psychologie de l’adaptation et de la normalisation du comportement parental cette notion d’enfant mort, cette autonomie de l’invention psychanalytique peut s’accomplir à la condition de distinguer l’enfant, objet du désir, de l’enfant, objet de la pulsion. S’il n’en est pas ainsi, la valeur de perte de l’enfant-objet de la pulsion ne peut être cernée, alors que c’est bien déjà dans un temps second, celui de la substitution du désir à la pulsion, que la métaphore, venant re-barrer ce désir, y tirera son efficace. On se souviendra ici que l’écriture de la métaphore dite paternelle barre l’élément dit "désir de la mère". Quid alors de ce passage de l’enfant, objet de la pulsion, à l’enfant, objet du désir, passage qui semble le préalable à la mise en jeu de la métaphore ? Voilà une des questions que Jacques Hassoun nous lègue et nous laisse. Et je me laisserai ici à penser que des points parfois polysémiques que contient la formule de "langue de l’oubli" trouve ici, et leurs forces et leurs inachèvements conceptuels. En méditant sur la singulière réalité desmises à casse des langues dites minoritaires, en s’insurgeant, avec conviction, fidélité et talent contre les idéaux monolingues, Jacques Hassoun porta, en tant que psychanalyste, tout le secours de son écoute, à ces éclats et à ces fragments, de langue qui nouaient au corps des moments de mémoire. Il savait à quel point le manque, ou la mise à la casse des lieux qui représentent et métaphorisent dans le lien social des supports d’identité-altérité, pouvait créer des effets de sidération ou de mécanisation dans le rapport du locuteur à ses langues. Nul mieux que lui n’a stigmatisé l’idéal Unique enduit d’indifférence, d’ennui et de haine, donné comme éternelle évidence. La prétendue perfection de l’unique humilie, supprime, cherchant inlassablement à modeler ou à anéantir. C’est aussi en cela que le psychanalyste porte attention au sens freudien du symptôme. La langue métisse du symptôme contrevient aux impératifs monolithiques d’assignation. Elle tisse des voix qui se sont effacées sans apaisement et sans sourires, elle défait des appartenances. La langue de l’oubli est métisse. L’embarras théorique que peut alors ressentir un lecteur de Jacques Hassoun survient aux détours de ses textes où ces dites langues de l’oubli ne sont plus rigoureusement interrogées dans leur statut métapsychologique. Jacques Hassoun a pu, à de nombreuses reprises, exprimer toute sa faconde métaphorique. Or ce n’est pas tout à fait le lire que de rester séduit ou fasciner par toute sa réserve, son arsenal de métaphores, la richesse incontestable de ses formules qui sont, au plan de la rhétorique et de la poétique, des réussites totales. Ce genre de rapport avec le texte complique les choses. Parce qu’il a écrit beaucoup de variations autour d’une batterie de notions, très tôt mises en forme, sinon en place, chaque texte de Jacques Hassoun est empli de signifiances. L’écriture est forte, généreuse et elle prend le lecteur au corps, elle le secoue au-delà des doctrines. En somme il y a bien dans chacun des textes de Jacques Hassoun, un sens très fort, et, par là même, on a l’impression qu’à partir de la notion d’"enfant mort" et de celle de "langue de l’oubli" Jacques Hassoun n’a eu qu’à tirer le fil. Ce en quoi il est un auteur, fort de ses idées fixes et inquiet de son style. Mais qu’est au juste cette "langue de l’oubli" ? S’agit-il d’un matériel refoulé qui se figure captif en rébus ou en fictions dans les reconstructions préconscientes ? S’agit-il de la lalangue ? S’agit-il, enfin, des bruissements qui, plus tard, donneront corps signifiant, et qui bercent la psyché dès lors que le sujet devenant objet du désir de l’autre, n’est plus tout à fait ce bouchon qui va rendre immuable et compact l’investissement pulsionnel dont il fut l’objet ? On le voit, ces pistes de travail restent ouvertes, en perspective. Et c’est tant mieux. L’idée que je veux illustrer est qu’une reprise des idées relatives à la langue maternelle et qui nous sont laissées par Jacques Hassoun, pourrait se jouer en mettant en résonnance la polysémie de la notion d’"enfant mort" avec celle de "langue de l’oubli". Programme de contrebandier, sans doute, à supposer, toutefois que la bande soit moebienne... Partons alors de cette définition. "La langue maternelle ? C’est tout simplement celle qui nommée lalangue, incomparable et quelconque à la fois, nous accompagne dans les différentes manifestations de notre vie sociale ou ludique, intellectuelle ou amoureuse. Celle qui de l’Autre premier à l’Autre trésor des signifiants signifie que l’inquiétude n’est pas liée à l’étranger ou à l’hétérogène mais au trop familier des cauchemars de l’enfance, au presque-familier de la plus petite différence qui risque de ne plus faire signe" . On n’écrit point ce genre de propos sans faire montre d’audace et d’inventivité. Ici, tout va à l’encontre d’une lecture psychologisante de Freud, voire de Lacan. Ce qu’a d’inquiétant l’étrangeté est bien posé ici comme une construction seconde car ce n’est pas l’étranger qui fait peur, qui fait ravage, mais le trop familier. Il est vrai que la rencontre avec l’étranger réveille les failles, les incertitudes et les incomplétudes inhérentes à la construction de toute identité, construction qui, nous le savons depuis Freud suppose un principe de perte interne. Telle serait bien la menace interne au psychisme : elle proviendrait de la terreur de l’involution du même dans le même quand plus aucune différence, plus aucune étrangeté ne trouve consistance dans la rencontre. La mélancolisation interne au psychisme, sa cruauté aussi, proviendrait de cela. Et pour chacun, dans l’assujettissement à la séparation que nous donne notre mise en langage, se construit une articulation signifiante primitive qui ne participe pas d’un originaire commun. Contrant la pente psychique d’une régression à l’indifférencié, elle peut donner lieu à un forçage du texte subjectif lorsqu’il se veut exemplaire, à force d’anonymat. Ces forçages des romans familiaux et des mythes singuliers écrivent la tragédie et l’origine, pour y faire butée, pour en "sortir" en créant du "signifiant intercalaire" . Poser la coupure comme à l’origine même du jeu du langage, poser la perte comme travaillant, faisant et défaisant l’originel, voilà qui, dans le fil de Freud, nous éloigne des ruses psychologiques communes. Que la langue soit liée au fil de l’opération de la perte, il n’est pas malaisé, malgré l’apparence, d’en retrouver trace dans l’opération freudienne dite de la double inscription par quoi la trace ne peut être redécouverte que sur fond d’oubli, avec ce que cela suppose d’affrontement à sa propre étrangeté en dehors des consolations qu’apporte, assez mal il est vrai, le clivage. La langue s’invente dans, par et pour la traversée. La rectitude de la langue se paye de l’amnésie de lalangue. À partir des fragments de la lalangue qui échappe à l’intransigeance de la vertu signifiante s’introduisent dans la parole des fragments de jouir. En écho, se désigne l’enjeu du féminin, non comme complétude ou comme complément du masculin et de son officielle parade phallique, mais comme force d’exil et potentiel de refiguration des données subjectives créées par les traversées des altérités. Les femmes dont parle Jacques Hassoun sont plus libres et plus joueuses à l’égard du semblant et du signifiant. Elles veillent sur des grains de réel, acceptant et provoquant des dérives métaphoriques fécondes à la lisière et dans le contre-jour du sens inscrit et des métaphores convenues.
À cet égard, j’insiste sur le fait que l’on a tout à fait intérêt, dans l’optique qui est de situer avec les textes de Jacques Hassoun le passage possible de Freud à Lacan sur la question de la langue et de la lettre, à demeurer très attentif à certains pans peu explorés encore de la métapsychologie. J’évoque ici tout cet aspect de la pensée freudienne qui fait mention d’une inadéquation du processus psychique à faire triompher les processus secondaires. S’y désignent non seulement un ratage de la pulsion mais aussi et plus encore un mode de rejet des racines corporelles des mots autre que celui du refoulement. Avec Freud, on peut figurer ainsi l’angoisse de non-assignation : un montage essentiellement mélancolique, entre le sujet et la menace d’effacement de la trace. Il n’est pas tout à fait inutile de rappeler ces éparses références à cet aspect de l’étude métapsychologique de cette part de l’inconscient qui n’est pas entièrement constituée par le refoulement. Elles croisent l’empan de l’oeuvre freudienne, de 1891 (Contributions à l’étude des aphasies) jusqu’en 1938 (Abrégé de psychanalyse). Deux questions se formuleraient alors qui, à l’exception des avancées proposées par Jacques Hassoun , furent peu travaillées ensemble dans la communauté psychanalytique a) Qu’est-ce que la construction de la trace psychique ? b) Quels sont les supports culturels, mythiques, fictionnels et/ou en simulacres qui garantissent le tressage de ces traces psychiques, leurs concaténations, leurs modes de contestation et de transmission ?
L’exil vient ici et comme rappel de mémoire et comme modèle clinique et métapsychologique, par excellence. L’exil est bien le nom de cette expérience phénoménale qui répond à cette seconde question et qui la motive, à la condition de s’affranchir de toute commodité ethniciste et de voir en l’exil un trajet qui articule l’étranger et le langage. Aujourd’hui, il n’y a plus à revenir là-dessus. Je pense que Jacques Hassoun a tenté d’écrire le lien de l’exilé à son exil comme un trajet qui s’appuie sur du Tiers pour se saisir et se construire en tant que sujet provoqué par exil de la langue et non comme le fantomatique produit d’une perte sèche. Encore faut-il pouvoir, à l’exilé et à ses descendants, creuser un site chez l’Autre pour que ces opérations de recréation et de biffures dans la langue trouvent leur condition d’accueil, d’audition et de lecture. Comment le sujet peut-il opérer un passage d’une temporalité à l’autre s’il n’est pas fait quelque crédit à sa parole ? C’est ainsi qu’il ne s’agit pas, pour le psychanalyste, d’accueillir du folklore, de l’ethnie -ce que les fabricants de psychologie ethnique savent bien faire-. Il s’agit de permettre à la géographie d’être remise à sa place : un pli de l’histoire avec ses violences et ses contradictions, avec ses incidences sur les subjectivités en leur dynamique et leur devenir possible. Le mot d’exil est alors à écrire selon Jacques Hassoun comme une tension vers "l’ex-il" ... "vers ce que j’appelle le Il du Je, qui indexe le traducteur, comme tout sujet écrivant, d’une instance tierce, celle qui nous désigne tous, un par un, comme séparés de notre écriture même ? " ; passage où l’étranger se désigne comme ce qui insiste de reste et de virtualité, d’opérateur de différence et de lien entre des généalogies textuelles hétérogènes. La lettre est ici questionnée dans son pouvoir d’arraisonner l’aspect à la fois nomade et fixe de la pulsion. "C’est à ce titre que l’écriture peut dire le vrai. En tenant compte de cette dialectique où le réversible et l’irréversible entrent en composition" . Et c’est encore à ce titre que le projet subjectif habille le corps... littéralement. Et c’est bien en cela le rapport de l’enfant à la langue ne peut être mis en ligne d’équivalence avec celui de l’exilé aux langues du monde. Ou conviendrait-il d’énoncer encore que nos théories de l’exil dissertent moins à propos du déplacement géographique qu’à propos des géographies en prise avec l’histoire. L’enfant est un étranger attendu, il n’en va pa de même de certains exilés et de certains nomades en demande d’asile, qui font effraction dans le champ commun, comme le firent ces hommes et ces femmes entre nomades et fugitifs, les "aubains" et les "apatrides", dont Jacques Hassoun raconta les itinéraires et les errances dans un autre texte, intimement tressé à l’ouvrage bifront ici exploré. Je parle de Passage des étrangers, , livre qui, dans sa composition, est une oeuvre de traverse et d’"entre-deux" construite autour d’une longue réflexion du psychanalyste servie par six courts textes d’E. Wolf (enseignante, auteur de grammaires) qui constituent une échappée poétique intégrée à la réflexion qui l’a suscitée. " Je suis né à l’ étranger ... " : phrase-clef de tout passage . Naître dans un partage de l’origine quittée et retrouvée ailleurs, naître en exil, naître à l’exil... C’est ainsi qu’un psychanalyste peut se donner et nous donner le goût de transcender les banalités avec lesquelles souvent on parle de l’autochtonie et de l’étranger. Notre siècle, depuis la montée du fascisme et du nazisme, s’est accoutumé à la guerre des cultures. Ces tensions toujours factices, où le Un autochtone s’affronte massivement au Un étranger, sont néanmoins redoutables. Elles font appel à une véritable psychopathologie de la pensée identitaire quotidienne où la cruauté mélancolique trouve matière et manière à se réjouir. Aujourd’hui, penser la politique de l’assignation ou de la non-assignation de l’étranger est aussi rencontrer la dimension de l’enjeu du droit des étrangers dans le politique, c’est à dire dans la fabrication du citoyen par des montages juridiques. Jacques Hassoun sait nous rappeler ce qu’est, pour une société, la tentation mélancolique (très facilement tenue pour légitime) de ne faire qu’Un avec l’origine et de, sans répit, l’engrosser d’elle-même, refusant la variation, la trahison ou l’écart. Les possibilités de contrer cette tendance strictement analphabète sont étroitement dépendantes des latitudes qu’une société se donne dans l’interprétation de ses mythes fondateurs et dans le choix qu’elle fait de les tenir comme adoptables par d’autres. Sinon, la filiation s’inscrit dans la chair et non plus dans le verbe. Alors la langue maternelle devient un corps fétiche, halluciné comme n’ayant pas été produit par des traversées d’altérité. Le débat droit du sol/ droit du sang, trouve et noue ici sa violence. Guerres et destructions généalogiques, "non-lieux".. aujourd’hui, la guerre des fictions se découvre pour une guerre des nostalgies. La dimension Imaginaire est travaillée par la question même du temps et de l’histoire. La mythologie moderne de l’auto-fondation - version consumériste de l’être pour l’éternité, c’est à dire pour la mort- se donne comme valeur dans une société où la fiction paternelle est occultée par le discours de la science. Mais cette tension vers l’auto-fondation est aussi un des noms -obscène et grotesque mais puissant- de ce qui se donne comme repère universel. Et s’y indique bien alors la tendance à transgresser un impossible situé dans la temporalité même de ce qui fait du sujet, du lien et de la parole. Il y a encore pire transgression de cet impossible lorsqu’un collectif se donne comme légitimité d’être l’exact contemporain de l’origine purifiée, voire de revenir à un temps juste antérieur à l’origine, afin de reprendre l’histoire, de la remettre sur ce que l’on croit être ses pieds au prix d’un déferlement de haine tenu pour légitime. Jacques Hassoun n’a pas reculé devant la nécessité théorique d’interroger, loin des commodités romantiques, une actuelle clinique des passions, au premier rang desquelles la haine en ses articulations à l’altérité. Ce travail était d’autant plus le bienvenu que, dès qu’on parle de haine, les confusions abondent, le moralisme ambiant n’y est pas pour rien. La clinique psychanalytique indique l’existence d’un régime de la haine qui sauve le sujet d’un engouffrement dans l’Imaginaire, ce qui a pour effet de pouvoir constituer du point d’adresse, une plainte. À celui qui vit sa vie comme une implacable rupture, il faut parfois maintenir des clivages, maintenir un autre lieu et, d’une façon implacable, sauver un autre, un autre à qui on peut demander des comptes, un autre à qui on peut faire reproche d’avoir créé la situation que l’on subit. Haïr un autre pour se vêtir de la consistance -espérons le toute provisoire - de l’innocent. Au-delà de ce montage, c’est l’exaspération logique de la haine qui retenait toute l’attention inquiète de Jacques Hassoun. Il s’agissait alors de rendre compte de cette part de la haine qui s’institutionnalise dans le totalitarisme meurtrier, celle qui ne concerne plus alors que le montage virulent et désinstitutionnalisé entre deux sujets dont l’un est réduit par l’autre aux signes supposés génériques de son appartenance rendue insupportable. Cette haine, dans sa face d’abrasion de l’imaginaire vise, non à réduire l’autre à une image, mais à le capter, à le réduire à quia, au-delà du meurtre de son image. La continuité de cet affect ne se renverse plus du côté de l’amour. Un réel est en jeu, celui de la présence de l’autre, dans son poids d’existence. Du réel de la haine... La haine liée au registre réel, c’était bien sur un des thèmes de l’enseignement de Lacan. Ce fut aussi la reprise de cet enseignement qu’accomplit Jacques Hassoun, au moment où disserter sur les passions se faisait trop souvent sous l’égide du registre Imaginaire, peu travaillé alors dans ses nouages et ses épissures, peu entendu et entrevu là où le Réel le déchirait.
Une clinique du collectif s’écrivait, dans une rationalité psychanalytique quand Jacques Hassoun, méditant sur l’exil, revenait à de nombreuses reprises aux questions des incidences subjectives des violences de masses. C’est maintenant une évidence : Jacques Hassoun n’a jamais souscrit à la bévue romantique qui consiste à opposer l’individuel, hypostasié et sur-positivé, au collectif, en stigmatisant ce dernier. À pouvoir nommer le travail de l’hétérogène dans le psychisme, le passage, la traduction, la contrebande mémorielle et l’acte créatif, Jacques Hassoun interrogeait le politique. "Notre question peut surgir à l’endroit de l’effet subjectivant du politique sur le sujet" . Et c’est dans ce fil là qu’il pensait et désirait puis a fondé aussi avec quelques autres un mode politique de lien ente psychanalystes. Il questionnait l’institution psychanalytique en tant que lieu de productions d’écarts, et site de résonnances (non nécessairement harmonieuses), des diverses fissures qui poussent tel ou tel vers l’analyse, mais site et occasion de polyphonie théoriques aussi et encore. Cela supposait un pari sur la transmission qui consistait à ne pas prendre la théorie pour une seconde nature, ni même totalement pour un espace de pensée. Oublier ce dernier point revient à considérer que tout peut faire signifiant maître, signifiant rassembleur, programme d’École, y compris le terme d’"hétérogène". C’est ainsi qu’écrire avec et à propos de certains textes de Jacques Hassoun m’a permis d’entrevoir à quel point des avancées décisives de ses élaborations et de ses recherches étaient nouées au champ des signifiants qui fondèrent l’Association le Cercle Freudien. Poser la question de savoir et de définir "comment devenir psychanalyste ?" l’intéressait-il moins que le défi de produire et de recevoir des témoignages portant sur une autre urgence et une autre logique qui est celle de la question "comment, psychanalyste ,le rester ?". C’est sans doute vrai et cela ouvre sur tout un pan de sa pensée relatif à l’acte psychanalytique. Faut-il, arrivé en ce point de notre hommage, le souligner encore : si Jacques Hassoun refusait sans répit les mirages d’un collectif inentamé, il conversait avec joie avec ceux qui rejoignaient "la collectivité même de l’acte de création" . Il savait que l’acte psychanalytique qui consiste à attraper un bout de réel a partie liée avec la création. "Dans l’analyse, écrivait encore Jacques Hassoun dans un de ses derniers textes, il s’agit de suture et d’épissure. il s’agit d’accompagner un analysant pour qu’il trouve son propre nœud et introduise du nouveau. C’est de l’ordre de l’artifice qui est art, invention."