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Evocation d’Alexandries (A propos de "Alexandries", Ed. de la Découverte, Paris, 1985)
Entre langue, exil et perte ( A propos de "L’exil de la langue", Ed. Point Hors ligne, Paris, juin 1993)
A propos de "Alexandrie et autres récits de Jacques Hassoun". (Ed. de l’Harmattan, 2001.)
Juifs du Nil, Images de l’invisible. (A propos de "Juifs du Nil", Ed. du Sycomore, 1981, Ed. Minerve,1990)
La cassure d’Auschwitz. ( A propos de "Non-Lieu de la Mémoire - La Cassure d’Auschwitz" (avec M. Nathan Murat et A. Radzynski), Ed. Bibliophane, Paris 1990.)
Point ultime de déliaison, le suspens de l’amour. (A propos de "L’obscur objet de la haine", Ed. Aubier, Psychanalyse, Paris, 1997, 134 pages.)
L’au-delà des Indes (A propos des Indes Occidentales, Ed.de l’Eclat, septembre 1987)
Passions mystiques et passion christique. (A propos des "Passions intraitables", ED. Aubier, Paris, 1989.)
Alexandries : fiction d’une ville natale (A propos de "Alexandries", Ed. de la Découverte, Paris 1985)
Auteur : Corinne Alexandre-Garner ; source : revue "Che vuoi ?" , Ed de l’Harmattan, n° 12, 1999, p.93 et s.

Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras pas t’égarer.

Rabbi Nahman de Braslav.

Alexandrie n’existe plus.

Bien sûr, son nom figure toujours sur les cartes des atlas du monde et on peut encore en parcourir les rues. Nombreux sont les artistes natifs de la ville qui continuent de la chanter avec les armes de leur art, mais cette ville évoquée par le roman de Jacques Hassoun est morte. Le nom du film de Youssef Chahine "Alexandrie encore et toujours", ne peut suffire pas à la faire revivre.

Alexandrie a disparu.

Lorsqu’on force à l’exil un peuple ou une partie d’un peuple, on détruit simutanément l’essence du pays où il demeurait. Il ne reste plus qu’un nom, qu’un lieu et qu’une histoire bien souvent réécrite par les instigateurs de l’exil.

Alexandrie n’est plus.

Il ne reste aux exilés, chassés de leur lieu d’origine, devenus étrangers sur leur terre natale, qu’à trouver une terre d’accueil. Alors, ils se fondront dans la masse, clandestins de leur culture et de leur langue ou se retrouveront en communautés dispersées,en ces diasporas d’expatriés qui tentent de se préserver de la perte.

Alexandrie, prétexte à l’écriture.

Pour moi, c’était l’Alexandrie du Quatuor de Lawrence Durrell : "Cinq races, cinq langues, une douzaine de religions ; cinq flottes croisant dans les eaux grasses du port"[1]...., une fiction de la ville cosmopolite d’avant-guerre, devenue une référence littéraire, même pour les Alexandrins de la ville que le texte irrite. Un roman où la ville est identifiée à Justine, la femme aimée que l’on va perdre

Ville de la sensualité, du foisonnement de la vie, ville de l’amour, elle est aussi la ville du deuil de cet amour. Ville de la mémoire, de la perte et de l’écriture, elle est prédestinée par l’histoire même de sa fondation.

"Les avenues de la mort, lettre d’Alexandrie"[2], me semblait révéler le mystère de cette ville, dans laquelle Durrell, lui même un ancien exilé devenu expatrié involontaire en Egypte, fit l’expérience de la perte et du redoublement d’un deuil qu’il avait connu dans l’enfance[3].

Je parlai de cette "Lettre d’Alexandrie" dans mon livre sur Le Quatuor d’Alexandrie[4], et lorqu’il parut, en 1985, la même année que le roman de Jacques Hassoun Alexandries, la librairie la Terrasse de Gutenberg nous organisa une "Rencontre d’Alexandrie" [5].

Ce texte serait mon adieu à ce livre et à son auteur, avec qui je découvris la ville, quelques dix ans plus tard à l’occasion d’ un colloque sur Lawrence Durrell, où je l’avais invité à prendre la parole.

Alexandrie alors cessa d’être un mirage.

J’avais déambulé dans ses rues. J’avais découvert une ville étonnante et paradoxale, comme est paradoxal ce roman qui la transforme d’une ville natale qui s’écrit au féminin singuler, en un univers qui, faisant fi des lieux et des temps, s’écrirait au féminin pluriel :

Alexandries .

Espace littéraire : une ville-texte

Alexandrie, le temps d’un livre, lieu de transpositions, de déplacements, de condensations, de dispersions et de travestissements, devient espace de fiction[6]. Sur cette scène encombrée par les différents locuteurs, les nombreux personnages et les époques historiques qui couvrent plusieurs siècles, il semble qu’un espace de représentation soit vide, comme si c’était précisément le lieu d’une absence qui se trouvait au coeur du texte, recèlé et trahi par un foisonnement qui relèverait de la feinte. On est d’abord frappé par l’atomisation des voix dont l’origine se perd : le jeu entre le Je et leTu qui nous interpellent dans le texte, permet à peine de distinguer l’identité de ceux que ces pronoms désignent. Et si les traces multiples d’énonciation égarent le lecteur entre les masques de l’auteur, qui sont souvent des femmes, les mises en abyme des différents récits, laissent percevoir la complexité de l’architechtonie d’un texte de fiction, dont le rôle est précisément de mettre en place une figuration de l’espace d’où parle son auteur. Ce récit non linéaire illustre qu’il n’y a, dans ce roman, à proprement parler, ni situation initiale, ni développement qui nous mèneraient à un dénouement (une situation finale logiquement inscrite dans le déroulement d’ une intrigue). Composé d’une succession de lettres ou de récits, le texte fonctionne comme une série de courts métrages. Des personnages et certains signifiants qui passent de l ’un à l’autre, s’incrustent en nos mémoires comme des images diffractées. Et c’est précisément Alexandrie, comme signifiant, qui confèrerait l’unité à cette étrange construction, dans l’espace de laquelle, par le mouvement de la lecture, nous associons des bribes de l’ histoire de notre "moi pluriel"[7] à celle découverte dans la fiction d’un autre : le texte fonctionne alors comme truchement :

Il y aurait donc truchement quand s’écrit une histoire de faits qui n’ayant pas existé pour le lecteur, donne vérité subjective et consistance au récit, au point même où le sujet s’implique comme désirant.[8]

Par delà l’expérience du narrateur et de sa ville natale, il est question de nos exils, de notre exode de l’enfance, de la perte, du deuil et de la transmission à ceux qui nous suivront : il est question de nos Alexandries.

Et c’est ainsi que cette ville, qui jusque là appartenait au patrimoine littéraire que je revendiquais comme "patrie imaginaire"[9], devint par la lecture de ce roman, une part de ma généalogie inventée.

Si la perte et le deuil sont liées à la topographie spécifique du lieu natal, Alexandrie sert de prétexte à l’écriture d’un exil géographique qui serait également un exil du temps. Temps qui passe et temps qui se mêlent, strates temporelles qui se confondent les unes aux autres dont un évènement fondateur surgit parfois, ou dont un élément symbolique venu du plus profond des temps semble soudain se détacher.

Plutarque raconte comment la farine utilisée pour marquer l’emplacement des fondations de la ville fut dévorée instantanément par les oiseaux du Delta qui s’abattirent sur ces lignes à peine tracées, et nous savons que le tombeau du fondateur, qui devait se trouver au centre de la ville n’a jamais été retrouvé. Comme les marques des fondations, comme le Soma, le tombeau du fondateur Alexandre, la Bibliothèque de la ville, "fantasme d’une mémoire absolue"[10], disparut sans laisser de traces. Dans cette ville qui incarna les sciences et les lettres, la culture et la diversité des langues, se développa un art du savoir vivre ensemble. Dès sa génèse néanmois, la ville semble liée à un corps manquant et à un corpus textuel universel qui disparut en fumée. C’est un espace d’étayage de l’histoire et de l’effacement des traces qui prélude par son histoire et fait écho dans l’après-coup aux signifiants de la perte et du manque du texte d’Alexandries . Présente dans la totalité de son histoire dans le roman de Jacques Hassoun, elle peut se lire comme métaphore, dans un texte qui porte son nom.

Cette lettre en plus, ce S du pluriel inscrit sur le nom de la ville natale qui sert de titre à ce roman, ne serait-elle pas somme toute un leure, une feinte, comme celle dont use le Vieux sage de Fostat nommé Sedaka, qui a apprit "l’art de la clandestinité, l’art de faire le fou, de faire l’idiot, de survivre." ?[11]

Cette lettre en plus, n’est-elle pas précisément ce qui cache la pièce manquante, ce qui est perdu pour toujours , cette "part distraite" d’Osiris, qui hante l’écriture ?

Il est toujours une pièce manquante, une pièce en trop dans un puzzle qui permet à l’exilé d’écrire pour son seul usage un traité de savoir-vivre avec lequel il ne cessera de ruser.(15)

Parfums de femmes

Guilia, Léa, Marie-Sol, Louna, Amina, et Sultana " source et aboutissement de la mémoire. L’une n’existe pas sans l’autre, et en elles se nouent les fils de l’histoire d’un exil."(7) Interlocutrices ; destinatrices, destinataires de lettres ou même figures apperçues, ces femmes servent de support à l’écriture, de prétexte à l’élaboration sur la langue et l’exil, de reflet aux "féministes" d’avant la lettre de l’ère fatimide.[12]

Elles incarnent le destin de la ville. Elles transmettent parce qu’elles écoutent, parce qu’elles racontent, mais aussi parce que dans la vie de tous les jours, dans l’anodin du quotidien que personne ne remarque, elles ont fourni les armes qui permettent de survivre, et aussi de vivre dans l’exil. Quand la langue et/ou le pays ont été perdus, ce sont les parfums, les saveurs les odeurs de cuisine, premiers plaisirs des sens, qui restent pour toujours gravés, et ce sont eux que l’on recrée partout de par le monde, comme entourage maternant.

Ils participent de cette mémoire des corps , dont parle Cavafy, venue du monde féminin de la petite enfance, du monde d’avant l’apprentissage de l’écriture et du passage de l’enfant au monde des hommes et des lettres. Impressions sensuelles archaïques.

N’est pas par les plaisirs de bouche, qui nous suivent toute la vie, que nous entrons en contact avec le monde extérieur et que nous symbolisons ce que nous percevons dans le brouillard myope de notre entendement d’enfant. n’est-ce pas ce que nous pouvons appeler sans trop nous tromper "langue maternelle ? [13]

On comprendra ainsi pourquoi ce sont des voix de femmes qui tissent le discours sur le souvenir et l’oubli , le savoir et la transmission .

On en retiendra quelques unes.

Abandonne les historiens à leur folie et à leurs contes scientifiques abracadabrants. Laisse-les écrire l’histoire à leur guise et ne prête aucun crédit à leur propos...N’oublie pas que du jour où nous avons abandonné notre langue, du jour où nous avons quitté nos villages pour nous rendre dans les grandes villes, puis vers d’autres pays, notre destin a été scellé... Maintenant que les anciens sont sortis de la scène, peut-être pourriez-vous simplement enseigner à vos enfants notre histoire et quelques bribes de notre savoir dans les langues barbares que vous avez adoptées. Efforcez-vous de ne pas croire que vous pouvez tout transmettre intégralement. Qui peut d’ailleurs avoir la prétention de savoir par avance ce qu’il aura transmis ? Un sot ou un dictateur. Deux figures répugnantes du pouvoir.(66, 67)...

Je me surprends à penser que malgré tout la transmission de notre savoir passé s’effectue dans les meilleures conditions possibles, non pas comme un fardeau qui passerait intact d’une main à l’autre, mais comme un texte qui s’enrichit au fil des décennies. (95)

La femme de l’oncle paternelle, semble se détacher de ces portraits de femmes magnifiques. Archiviste du passé, créatrice de récits, elle est aussi passeur : elle fait don de souvenirs et permet ainsi la constitution ou re-constitution d’une histoire personnelle, la création d’une vérité subjective à partir des événements historiques qui avaient pu être véritablement oubliés[14].

Ni dupes de la fétichisation parfois temporairement nécessaire des uns, ni de la clandestinité des autres, conscientes des motivations et des réactions liées au retour de certains exilés sur leur lieu de naissance, et même du déni de ceux qu’elles rencontrent parfois, ces silouhettes entrevues seraient les facettes d’une même femme aimée qui porterait le nom de la ville natale : Alexandrie.

Alexandries, cette " utopie qui s’écrirait au féminin". (109)[15] vient ici à la place d’un nom de ville qui aura servi d’ancrage à la fascination. Elle remplace le cadavre exquis d’une ville natale, lieu mortifère lié à un impossible retour, et à la perte des langues de l’enfance, qui sera peu à peu épuisé par l’écriture.[16]

L’écriture de cette fiction va permettre d’ouvrir un espace où se trouvent convoqués, rassemblés en une réunion imaginaire, des êtres aimés ou admirés de la petite enfance, des lieux imprégnés de souvenirs, des événements fondateurs qui appartiennent à un monde perdu, et des éléments de l’histoire de la ville qu’on s’approprie[17]. La perte est travaillée par l’écriture qui lui donne corps et devient texte. Le texte vient comme un baume recouvrir cette blessure qu’il évoque et qui le hante .

Mais dans cette utopie qui s’écrirait au féminin, à l’opposé des femmes, actives et ancrées dans la vie, les hommes se sont comme absentés du monde.

Où sont passés les hommes ?

Pris dans un déplacement perpétuel, une fuite sans fin qui les mène de par le monde, l’espace de la fiction, ils parcourent la terre en un immense jeu de l’oie. Ils font partie du peuple des errants, ces wanderers , ces Heimatlosen, qui passent les frontières et qu’on peut retrouver dans une caverne alibabesque de New-York perdus dans la lecture d’archives poussièreuses qui pourraient leur fournir, encore et toujours, un petit détail en plus sur leur monde disparu. Ils peuvent ressembler à ces étranges vieillard du Caire, qui vont de cours désertées en synagogues vides vers des cimetières où personne ne vient plus, traçant dans la ville des parcours de lieux saints en lieux saints, dont ils sont seuls à se rapeller encore l’histoire et l’existence. Pour quelques temps encore, ces preux veillards seront une mémoire vivante de la ville, ignorés de tous, solitaires, à bout de souffle.

A ces hommes dont les déplacements sont liés au passé perdu, qu’ils tentent de préserver par leur déambulation géograghique, s’opposent des hommes de l’immobilité, figés sur le seuil de leur maison, le regard perdu au loin. Ils sont assis sur le pas de leur porte, comme ce vieil indien au regard vide et tendu vers un ailleurs"par-delà tout immaginable"(135), aperçu dans une réserve Hopi. Il ressemble comme un frère au vieux baron d’Europe Centrale installé dans un bar parisien, perdu dans un monde d’ombres où il croit parfois reconnaitre, un fantôme du "monde d’hier.[18]"

Ces hommes d’horizons si divers, que rien ne devrait rapprocher, happés par une main invisible vers un ailleurs qui les fascine, indiquent l’espace que l’écriture de ce roman au titre étrange tente de parcourir, espace qui représenterait une réponse à la dernière question du texte, qui est aussi son dernier mot :"où ?"(143)

Perdus au monde, ces nostalgiques au regard vide, ou ces figures mystiques qui parcourent des villes désertées de certains de leurs habitants forment comme une galerie d’hommes-fantômes dont seule se découpe et se détache la ténébreuse silhouette de l’oncle paternel, que conquit le regard du narrateur enfant, à qui il a transmis sa croyance "aux effets de la parole et du dire"(51).

Cette présence mystique[19] de la passion et la droiture, de l’exigeance et de la connaissance est une figure unique et tutélaire qui se rangerait néanmoins aux côtés des hommes étranges qui peuplent l’univers fictif d’Alexandries et qui suggèreraient qu’une des questions fondamentales de ce livre pourrait être celle-ci :

"...Qui cet émigré doit-il accabler le plus de ses récriminations et sa tristesse, les mères pour leur clairvoyance ou les pères pour leur imprévoyance ?" [20]

Seuil ou passage ?

Une seconde question fondamentale concernerait l’espace qu’occupent ces hommes, assis au seuil de leur demeure.

Sont-ils " ceux qui sont sur le seuil , sur le point d’emprunter le passage, un passage parmi d’autres, las d’attendre, épuisés d’attendre que s’ouvre la porte." ?[21]Sont-ils à jamais figés, ou vont-ils franchir le seuil, comme entre-deux permettant un passage qui viendrait faire écho au passage inaugural de l’enfant qui décide de quitter l’univers du maternel pour s’élancer vers le dehors, dans les pas de ceux qui l’ont précédé.

Le seuil ne serait pas seulement l’espace à franchir pour s’élancer vers le dehors, mais aussi la surface au-dessus de laquelle vient se fermer la porte, devant laquelle le fils prodigue se tient debout en hésitant, lorsqu’il revient à la maison natale. Plus il hésite devant la porte, et plus il se sent étranger. [22]

Le seuil serait peut-être cet entre-deux, ce no man’s land qui ne figure sur aucune carte et qui métaphorise l’irreprésentable, cet espace fluctuant où le lieu du deuil est au lieu de l’origine.

Il semble que cette question du seuil et du passage, n’ait pas cessé de travailler l’oeuvre de Jacques Hassoun. [23]

Suite aux différents textes sur l’enfant-mort , et après la "Lettre d’Alexandrie" qu’il reprend en partie dans son chapître intitulé Alexandrie, l’écriture de cette fiction va-t-elle permettre ce passage vers l’au-delà du deuil ?

L’écriture d’Alexandries peut être vue comme un parcours, une déambulation, qui contourne et se détourne précisement de ce dont il est question pour mieux y revenir. Le surgissement de la paire minimale seuil/deuil, qui insiste dans ce texte, semble confirmer que le mouvement de l’écriture de ce roman pourrait se lire comme un ex-ode fondateur ( ex : hors de, hodos ; la route). Ici, de même que le récit historique et le roman familial savamment distillés par un conteur de talent devient fiction, de même Alexandrie mise au pluriel devient une métaphore de l’écriture, de ce moment inaugural où le calame trace les premiers signes qui se constitueront en histoire, "dans l’entre-deux de ce savoir méconnu et du connu in-su."[24] Alexandries tente de réaliser l’adieu du souvenir de la ville natale, qu’ elle l’accueille et accomplit.

L’écriture de cette fiction, qui est un texte charnière, permettra le passage de la reconstitution d’une histoire personnelle dans les textes précédents à un discours sur l’Histoire dans les livres suivants[25].

"Alexandries s’éloigne...peut-être est-elle passée au stade soulageant de l’oubli, de l’effacement de la trace. Devenu nom propre, elle perd au fil des ans ses qualités pronominales singulières."[26] Et c’est précisément à cet instant que le livre devient un élément de la transmission dont le texte nous parle :

.la transmission relève de la création d’une oeuvre d’art qui comporterait ces petites imperfections, ces légers glissements qui feraient que chacun pourra reconnaître dans ce trésor la marque de ce qui a été repensé à chaque génération.

la transmission serait une page d’écriture qui conte le geste des anciens que chacun lira, re-écrira à sa manière. [27]

Face à l’exil, que l’on parcoure le monde et/ou qu’on inscrive la trace de souvenirs réels ou inventés dans l’épaisseur d’un texte s’opère une inscription dans un espace de déambulation. Le mouvement du corps dans l’espace ou de la main sur le papier tenterait d’apprivoiser la perte et de combler le manque ; le texte serait voyage et l’écriture déplacement, mise au dehors de l’ objet de la perte, dans l’espace qu’entrouvre la fiction .

Ce qui reste est un livre qui met à l’oeuvre le mouvement de transformation des souvenirs en un oubli constitutif d’un nouveau savoir où " ce qui a eu lieu et ce qui n’a pas eu lieu" se mêlent en un étonnant palimpseste qui permettrait de transformer un rêve étrange "dans lequel Le Caire, Londres, N.Y. Rabat et Alexandrie formaient les quartiers d’une même ville"[28] en une nouvelle scène. C’est ainsi que, le temps d’un livre, le destin des indiens Hopis d’Arizona, découverts lors d’un voyage du narrateur, sera identifié à celui des juifs exilés d’Egypte, et à tous les exilés. Identification qui peut se lire comme une tentative pour sortir d’une nostalgie liée à une "identité incantatoire" et pour échapper à une endogamie forcée et mortifère[29]. Doublement expatriés, "étrangers sur leur propre terre", ces indiens seraient comme l’emblème de tous ceux qui chassés de leur lieu d’origine, souffrent de la perte de leur repères. Ainsi s’expliquent

les rapprochements et les va et vient, ces passages tracés de la vallée du Nil aux vieux quartiers de Paris, et aux territoires indiens de l’Arizona " qui mettent en scène "les liens de parenté qui unissent les séparés (...) et ne sauraient être entendus qu’en terme de déplacement, où l’ailleur ne cesse de s’impliquer là où on l’attend le moins.(138)

Si je t’oublie, Alexandrie !

Alexandrie disparue et toujours vivante, Alexandrie sur Hudson ou sur Seine, Alexandrie dispersée en fragments épars tel un miroir éclaté renvoie l’image de ses déchirures internes.Beaucoup sont persuadés que leur mémoire pourrait maintenir vivante la disparue. Ils ignorent que celle-ci, aussi marquée qu’elle ait pu être par la vie foisonnante de cette communauté ne garde de leur histoire que de vagues réminiscences (enseignes de magasins, de plus en plus rares, noms de rues en voie de changement...)

Serait-ce à ces traces évanouies que les anciens d’Alexandrie se brûlent les ailes et la mémoire, oubliant que ce départ représente irrémédiablement une cassure définitive ?

Restent ces épitaphes (inscrites dans toutes les langues du bassin de la Méditerrannée, dans les idiomes de l’Europe occidentale ou orientale , sur les tombes des cimetières de Camp César ou de Mazarita) dont l’effacement témoigne de l’amertume du savoir qu’Alexandrie de la mémoire n’est plus que cendres.

reste le miel de la mémore sensuelle

reste le deuil .[30]

Reste ce texte de Jacques Hassoun, Alexandries, qui aurait tenté d’ouvrir un autre espace pour accueillir, et tenter d’accomplir l’épuisement de ce qui hante l’écriture, espace où son lecteur pourrait s’inscrire, dans un mouvement de transmission.

Le palimpseste romanesque qui porte le nom Alexandries serait à déchiffrer comme la ville-palimpseste à partir de laquelle la fiction se batît. Les strates de l’histoire se superposent les unes sur les autres comme les différentes couches archéologiques des constructions urbaines des époques qui se sont succédées.

Comme sur le bloc magique freudien les traces des couches antérieures apparaissent parfois sur la surface qu’on tente de déchiffrer, au moment le plus inattendu, c’est ce qu’on pourrait nommer le cheminement de l’écriture

Ainsi (...) toute littérature va-t-elle charrier dans ses pages les plus sublimes ou les plus banales, les plus précieuses ou les plus classiques, des paysages et des parfums, des barbarismes et des désuétudes qui témoignent que palpite toujours vivante cette chose au plus profond de notre subjectivité : la langue de contrebande. ...Ne craignons point d’être des contrebandiers. C’est a ce titre que nous arrivons a transmettre. En acceptant que le purisme de la langue, son immuabilité est un leurre . Exilés , nous le sommes tous tel des transhumants qui ont brulé leur vaisseaux . Nous ne trouvons plus jamais intact notre passé, pas plus que les clochers mythiques de notre enfance , le charme splendide des synagogues assoupies ou le cri du muezzin appelant à l’aube les fidéle de la priére . Nous sommes d’ ici et de la bas . Indéfectiblement..[31]

Les contrebandiers s’échouent parfois sur le rivage, victimes de la fureur des eaux, de la concurrence forcenée de passeurs clandestins plus habiles ou du zèle d’officiers de douanes trop actifs, qui ne supportent pas qu’on puisse franchir impunément les limites que la loi a dressées. Il faut alors que ces contrebandiers mettent à jour d’autres voies, tentent d’inventer d’autres itinéraires, forcent d’autres issues, poursuivent encore et toujours ce périple qui constitue leur vie.

C’est ainsi que je comprends le texte étonnant que Jacques prononça au Colloque Lawrence Durrell, qui se tint dans les salons de l’emblématique Hotel Cecil d’Alexandrie, en Juin 1996.

En réponse à ceux qui "désignent du terme d’étranger certaines catégories d’autochtones", qui avaient pris la parole le matin même à l’Université d’Alexandrie, Jacques commença son texte par les lignes suivantes :

Mon arrière grand-père Ibrahim Skandarini Hacohen est né à Alexandrie.

Je suis un étranger. Ma grand-mère Gohara (Giulia) Ibrahim Hacohen a habité quelques années dans la Wekalet el Lamoun à Alexandrie.

Je suis un étranger. Le mari de ma grand-mère Ya’qub Moussa Nada est né à Tanta ;

Je suis un étranger. Mon oncle Sliman Ya’qub Hassoun vivait à Souk el Tork et si vous allaz à Souk al-Tabakhin beaucoup savent encore aujourd’hui qui est Umm Sa’d, ma tante décédée depuis quinze ans "à l’étranger".

Je suis un étranger. Mon père Da’ud Ya’qub Hassoun et son père Ya’qub Habib Hassoun sont nés à Mansourah. Mon arrière grand-père Habib Yusuf Hassoun est né à Méhalla Al-kubra et son père Yusuf Habib Hassoun est né à Khelwett Al-Ghalban près de Kouesna.

Je suis un vrai étranger.

Peut-être mes ancêtres les étrangers ont-ils accueilli avec joie ’Amr Ibn El’Ass quand il est arrivé à Alexandrie et qu’il y a trouvé 40000 juifs.[32]

Mais revenons à ma ville natale, Alexandrie, ville fondatrice d’une modernité absolue....[33]

Comme les Bédouins lorsqu’ils se rencontrent et qu’ils ne se connaissent pas[34], comme l’indien navajo qui se trouve en présence d’un membre inconnu de son peuple, Jacques Hassoun prit la parole pour decliner sa généalogie.

Ce texte fut lu en français et traduit en anglais simultanément. Les patronymes appartenant sans aucun doute possible à une ancienne famille autochtone de juifs d’Egypte, prononcés en arabe[35], n’en résonnèrent qu’ avec plus d’intensité.

Ceux qui étaient présents ce matin là n’oublieront pas le regard que Jacques Hassoun, revenu à nouveau dans sa ville natale dont ceux de son peuple avaient été chassés, lança à son auditoire avant d’entamer d’une voix chargée d’émotion un texte qui résonna comme un récitatif provocateur.

Si l’écriture peut tenter d’épuiser une souffrance extrême, si l’espace de la fiction permet d’accueillir une recomposition utopique d’un monde perdu à jamais, il aura fallu que vienne s’ y ajouter une parole inaugurale comme geste politique pour tenter une réinscription dans l’Histoire.

Je crains que ce récitatif n’ait résonné comme épitaphe d’ Alexandrie perdue à jamais, comme le cosmopolitisme de la ville, devenue cimetière des illusions perdues.

Comme un manifeste, cette généalogie lue en public dans la ville natale, cette parole vive, scella simultanément la reconnaissance d’un amour inépuisable et d’une aliénation définitive.... et l’échec de l’écriture du roman comme ré-inscription dans l’Histoire.

Corinne Alexandre-Garner, Maître de Conférences en anglais à l’Université Paris X. Responsable de la Bibliothèque Lawrence Durrell et du Centre de recherches "Espaces/ecritures" à l’Université Paris X.


[1]Lawrence Durrell, Le Quatuor d’Alexandrie, trad. Roger Giroux. Paris : Pochotèque,1992. p. 24.

[2]texte de Jacques Hassoun, écrit en 1977 , publié dans Des psychanalystes vous parlent de la mort. Paris : Tchou, 1979.

[3]Voir Corinne Alexandre-Garner, "Alexandrie, pourquoi ?", Etudes britanniques contemporaines n° 4, Juin 1994.

[4]Le Quatuor d’Alexandrie : fragmentation et écriture. Berne, Francfort, New-York : Peter Lang, 1985.

[5]Jacques Hassoun, "Vient de paraître", in Octobre 1983-Octobre 1993, collection de textes édités par la Terrasse de Gutenberg à l’occasion des dix ans de la librairie.

[6]"Fiction : (du latin fingere, feindre) création de l’imagination en littérature. mais aussi mensonge, fait imaginé, au sens premier du terme.

[7]Roland Barthes, S/Z, Pris : Seuil, 1970. p.16.

[8]Jacques Hassoun, L’exil de la langue, Paris : Point Hors Ligne, 1993. p.32.

[9]Salman Rushdie, Imaginary Homelands. London : Penguin, 1992.

[10]Christian Jacob, "Lire pour écrire : navigations alexandrines", in Marc Baratin et Christian Jacob, Le pouvoir des bibliothèques : la mémoire des livres en Occident. Paris : Albin Michel, 1996. pp.47-83.

[11]Jacques Hassoun, Alexandries. Paris : La Découverte, 1985. Dorénavant les références à ce roman seront directement données dans le texte par le numéro de la page. p.141.

[12]Voir particulièrement le chapître intitulé Marie-Sol ;

[13]Jacques Hassoun,L’histoire à la lettre. Paris : Mentha, 1991. p.114. Ce livre a été écrit avec Cécile Wajsbrot.

[14]On remarquera particulièrement que son récit reprend des souvenirs d’enfances décrits par l’auteur dans d’autres livres, qui sont ici à peine transformés. Souvenirs écrans ou reconstruits bien des annés plus tard grâce à des récits croisés, la scène de l’enfant de trois ans sur l’escalier est un exemple interessant de la transformationd’un souvenir par l’écriture. Cf : Le même livre, p. 114 et Alexandries, p. 47 et 48.

[15]( du grec ou : non, et topos : lieu), ce non-lieu, ce pays qui n’existe pas, cet espace de nulle-part devient alors espace de partout , emblème du cosmopolitisme ainsi que métaphore du passé perdu.

[16] je me réfère ici à l’expression telle que l’emploie Dominique Rabaté dans sopn livre Vers une écriture de l’épuisement, Paris : Corti, 1991.

[17]On renverra le lecteur à la "géographie pathétique" dont parle Vladimir Jankélévitch dans son livre l’’Irréversible et la nostalgie (Paris : Flammarion, 1974) dont le texte est inscrit en profondeur du palimpseste romanesque que constitue Alexandries.

[18]Cette référence au titre de l’ouvrage de Stefan Zweig n’est pas accidentelle ; à de nombreuses reprises dans ses textes, Jacques Hassoun s’interroge sur le suicide de cet auteur, et sur la disparition de la Mittel Europa. A ce propos, il faut noter avec quelle ironie mordante, il décrit dans son premier chapître, la traque du passé dans les archives, par les nostalgiques d’une Mittel Europa défunte.

[19] Lors de la bataille de El Alamein, il s’en ira jeûner, enterré jusqu’au cou dans le sol du cimetière, pour lutter par la récitation des Psaumes, contre les forces du mal qui menaçaient sa ville. Il restera persuadé que c’est l’efficace du Texte qui vint à bout de l’ennemi. p.55.

[20]Jacques Hassoun, L’exil de la langue. Paris : Point hors ligne 1993. p.56.

[21]l’Histoire à la lettre, op.cit, p.33.

[22]Voir le magnifique texte de Kafka nommé Heimkehr, qui évoque le retour du fils prodigue à la maison paternelle, et son hésitation devant la porte de celle-ci.

[23] Voir l’étrange lapsus relaté dans l’Histoire à la lettre. L’auteur, lors d’une interprétation au cours d’une séance, confond le mot seuil qui correspond à la traduction du mot ’ataba prononcé par sa patiente avec le mot passage(’atfa) qu’il lui souffle, comme s’il voulait insuffler ce mouvement de passage là où quelque chose semblait figé.(p.30)

[24]Jacques Hassoun et Abdelkebir Khatibi , Le Même Livre.Paris : Editions de l’Eclat, 1985.p.81

[25]Voir par exemple Non-lieu de la mémoire-la cassure d’Auschwitz, L’Histoire à la lettre, Le Passage des étrangers, Actualité d’un malaise.

[26]ibid, p. 91

[27]Jacques Hassoun, Les Contrebandiers de la mémoire, Paris : Syros, 1994. p.117.

[28] Rêve que Jacques Hassoun relate à Abdelkebir Khatibi dans Le Même livre, op.cit, p. 69.

[29]voir le récit de la visite de Viterbo à Lagos, Alexandries, op.cit. p.124.

[30]Jacques Hassoun, "Le deuxième exode d’Egypte", in Alexandrie 1860-1960. Paris : Autrement,1992,p.147.

[31]L’exil de la langue, op. cit. pp.66,67.

[32]En l’an 642.

[33] ce texte intitulé "un emblême : le respect de l’autre" a été publié dans la revue Mediterranéennes 8/9, Automne 1996, et doit paraître en anglais dans les actes du colloque publiés par l’Université d’Alexandrie.

[34]Jacques Hassoun, Les Contrebandiers de la mémoire. op. cit. p.11.

[35]Dans Le Même livre, l’auteur explique à plusieurs reprises l’espace qu’il occupe entre les trois langues et les trois cultures dont il est issu. Ce qu’il dit sur son prénom illustre son propos : "...oui.... je m’appelle Jacques. L’air du temps dans une Alexandrie durrellienne de la fin des années trente m’a doté de ce prénom. Même si les noms (Yaacb) ou ( Yaacoub) étaient utilisés soit comme un surnom amicalement taquin , soit pour marquer la solemnité du moment. De quel espace langagier suis-je ? de quels signifiants puis-je me réclamer ? Eh bien de ceux où gît cette triple prénomination. .... " p. 42.



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