L’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Culturel des Juifs d’Egypte (A.S.P.C.J.E)a organisé l’édition d’un grand nombre de textes de Jacques Hassoun relatifs à l’Egypte, à son Egypte, celle qu’il voulait connaître et faire connaître. Plusieurs de ces textes sont des reprises d’articles parus dans la revue Nahar Misraïm, qu’il avait fondée avec quelques amis égyptiens en même temps que l’Association qui se donnait pour objet « l’étude de l’histoire des Juifs d’Egypte...et la sauvegarde de leur patrimoine » (p. 157), cependant qu’il éditait le Collectif Juifs du Nil (Sycomore, 1981). Les textes réunis ici ne représentent pourtant pas l’exhaustivité des travaux que Jacques Hassoun a consacrés à l’Egypte : des textes directement politiques, autour de l’action et du personnage d’Henri Curiel en particulier, ont été réservés pour une édition ultérieure. Cette publication constitue un apport remarquable, et nécessaire, non seulement pour les Juifs d’Egypte ou ceux qui s’intéresseraient au « phénomène social » qu’a représenté la société cairote ou alexandrine du XIXe s. mais aussi ceux, dont je suis, que maintient en éveil le questionnement de Jacques Hassoun, son souci de dire son origine, sa subjectivité, sa variété, aux prises avec le réel de ce qu’il désigne comme histoire, singularité, familiarité. Familiarité qu’il travaille à signifier comme le contraire de l’étrangeté, ou de l’étrangèreté ; parce qu’il est « né à l’étranger », que l’étranger est sa terre natale ; parce que son être est la perte des racines bien connues, c’est-à-dire méconnues, et apprises, assumées, reconnues, réappropriées. Ce long travail qui du souvenir conduit à l’histoire, de l’image-écran à l’écriture, de la langue au discours et enfin au récit, et s’adresse à l’autre en souffrance d’un transmettre : voilà ce que ces « récits » de Jacques Hassoun nous donnent à recevoir. Ainsi apparaît la spécificité de l’élaboration que conduit J. Hassoun à partir de sa propre condition d’exilé, qui se vit comme nostalgie : « N’est-ce pas ce qui nous plonge dans une espèce d’immense nostalgie ? Nostalgie du citoyen en proie au souvenir de cette cité [Alexandrie], nostalgie d’un espace de tension et de convivialité, nostalgie pour cette fragilité qui fut la nôtre, nostalgie enfin pour cette cité qui continue à vivre et à prospérer, et à qui nous souhaitons longue vie » (p.12). « Nostalgie d’un espace de tensions et de convivialité » : c’est bien là une singularité exemplaire de J. Hassoun dans son rapport à l’origine ; sa description de la société communautaire juive se distingue du ton ordinairement élégiaque et de l’apologétique où se vautrent habituellement ceux qui se réfèrent au vert paradis d’une communauté ancestrale perdue comme à un modèle pour les "Juifs de maintenant", sommés d’éviter tout conflit, toute tension, toute lutte entre les groupes constituant la dite "communauté". Dénégation qui non seulement congédie l’histoire réelle, que les Juifs comme les autres groupes humains ont faite, font autant qu’ils sont faits par elle, mais également pervertit la mémoire, fût-elle nostalgique. C’est bien ce qui apparaît, à lire les "récits" de Jacques Hassoun qui témoignent d’un authentique souci historien, c’est-à-dire critique, pour travailler, pour labourer inlassablement le matériau mnésique en le confrontant aux sources historiques scientifiquement objectives. Ce "traitement" de la mémoire met ainsi au jour un clivage signifiant au cœur même de la "nostalgie". J. Hassoun se réfère en effet, p.165, à une expression de Vladimir Jankélévitch extraite de L’Irréversible et la Nostalgie : « la géographie pathétique de la nostalgie » ; et ici, la nostalgie est indexée positivement comme aiguillon d’une anamnèse salutaire en ce qu’elle préserve d’un oubli qui relèverait « de l’indécence sinon du blasphème et de la transgression » (p.165). Or, cette même expression de Jankélévitch est citée dans d’autres textes de J. Hassoun, et particulièrement dans Actualités d’un Malaise, p.97, mais dans une tonalité totalement opposée ; dans ce texte en effet, la "géographie pathétique" est le prédicat de la figure du xénophobe, agrippé aux « vieux emblèmes » qui scellent son « tribalisme » haineux de l’autre. Il y a donc une bonne et une mauvaise nostalgie, selon que le pathétique émane directement d’un passionnel spontané, d’un pathos, et produit un effet de sidération qui fige le sujet dans une fascination létale, ou que la nostalgie se trouve relevée, au sens hégélien du terme, par la connaissance historique : le sujet peut alors symboliser son propre passé en déjouant les tours de son imaginaire. Le traitement que J. Hassoun opère sur sa nostalgie de l’Egypte constitue peut-être ainsi un exemple en acte du nouage du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique. J’ai eu la curiosité de relire les pages de L’Irréversible et la Nostalgie d’où est extraite la référence à la « géographie pathétique de la nostalgie ». Pour y vérifier que cette expression, chez Jankélévitch, n’est interprétée ni positivement, ni négativement ; tout au plus, analysée avec une certaine tendresse. Et pour prendre conscience d’une étonnante parenté entre la pensée de ce philosophe (qui fut mon maître et mon ami pendant de longues années) et celle de Jacques Hassoun ; affinités intellectuelles qu’il faudra peut-être un jour examiner de plus près.
Les "exercices de mémoire" auxquels se livre J. Hassoun ne sont pas une ascèse stérile et lénifiante : ils visent non seulement à transmettre, voire à enseigner, à "instruire", dans le sens le plus digne de ces mots, mais aussi à agir et à créer du nouveau. Ainsi lorsqu’il décrit la vie de Juifs et des Arabes en Egypte comme bien autre chose qu’une cohabitation, comme une histoire de rapports nourriciers et réciproques pendant des millénaires, il s’inscrit en faux contre ceux qui voient dans l’existence des Juifs en terre d’Islam la réplique de leur oppression en Chrétienté pogromiste ; il réfute ceux qui ne voient dans le statut de dhimmi qu’une mesure institutionnelle vexatoire pour les Juifs ; au contraire, il souligne « le progrès que représente cette codification sur l’arbitraire qui était de règle dans les pays européens où expulsions et rançonnements alternaient avec massacres et conversions forcées ». Et ce Juif d’Egypte qui fut sioniste dans son adolescence -il faut bien le reconnaître, puisque le DROR était, et reste encore un mouvement haloutzique- n’en reconnaît pas moins que les guerres de 1956 et 1967 ont précipité l’exil des Juifs d’Egypte et sonné le glas de cette communauté qui ne considérait pas massivement le sionisme comme seul mouvement de libération des Juifs, ni Israël comme seul État accomplissant cette libération. Dans un texte de 1982, « Nous sommes les chamachim de notre histoire », J. Hassoun articule directement la fonction de la mémoire à l’action présente : « Notre travail de deuil médiatisé par une activité jugée souvent comme nostalgique -la sauvegarde du patrimoine- a pourtant reçu un sérieux coup ces derniers mois. Ces mois où notre conception de la morale juive, où notre rêve d’imaginer un Moyen-Orient où tous les peuples auraient droit à la vie... a tourné au cauchemar sanglant. La realpolitik, ont dit certains, a commandé aux divisions commandées par Sharon de franchir le Litani, d’investir Beyrouth, d’assister impavides aux massacres des Palestiniens par ceux qui furent souvent les pires ennemis de notre nation juive orientale : des Chrétiens, qui ont lancé dans le passé tant de campagnes antisémites dès la fin du siècle dernier (rappelez-vous les accusations de meurtre rituel de Damas, de Constantinople, d’Alexandrie, de Port-Saïd : tous les accusateurs furent ces Chrétiens dont on nous dit qu’ils sont nos amis, nos alliés)...À tort ou à raison nous avons cru que les Juifs ne seront jamais les complices des pogromistes. Eh bien, désormais ils le sont ! Ou alors acceptons de dire que les Israéliens affligés d’un État ont quelque peu perdu une part de leur histoire ». Ce texte s’achève par une phrase qui pourrait résumer le sens que J. Hassoun confère à la nostalgie : « mieux vaut être le chamache de notre langue et de notre histoire, que les sergents recruteurs d’une classe d’intellectuels mondains qui dissertent de sémantique alors que notre diaspora se meurt, s’éteint et que le Moyen-Orient est à feu et à sang... Notre activité n’est pas simple nostalgie, mais œuvre de réalisation de notre histoire de Juifs égyptiens. » Belle image, qui entre en assonance avec celle dont usait Bernard Lazare à la fin du XIXe s. pour désigner les penseurs révolutionnaires : « Les Porteurs de torches ». À propos de la destruction de la nécropole dix fois séculaire de Bassatine, J. Hassoun précise : « Aujourd’hui, le pèlerin laïque et incroyant...peut, à partir d’un nom, d’un prénom, de leur juxtaposition, d’une date de naissance, reconstituer une histoire, s’en servir comme d’une"matrice d’un récit tendant à sauver d’une deuxième mort" (sadienne ?) un fragment d’histoire, une trace...Ainsi, quand en lieu et place des espaces de commémoration ne subsistent que des souvenirs-écrans et des archives, une démarche s’impose : écrire l’histoire. Que cette écriture passe par un travail de subjectivation, de symbolisation en l’espèce de récits fondateurs de mythes en devenir...cela ne saurait nous étonner. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui pourrait le mieux définir une mémoire pour le futur ? »(pp.168-169). On pourrait ajouter (mais qui ne l’aura déjà compris ?) que ce travail de mémoire est de même nature que celui que mène tout analysant sur son divan ou ailleurs ; car « la mémoire est faite de reconstructions qui dans l’après-coup de l’effacement des traces recomposent le kaléidoscope des jugements épars... » (p.168). On comprend ainsi que l’évocation d’amis, de parents disparus -en particulier le magnifique "portrait" de sa mère, Jeannette Hassoun-Nada-, comme les études strictement historiques sur la communauté juive égyptienne, les rites de deuil, les aspects féministes du judaïsme médiéval, sur Maïmonide ou les Caraïtes, sont indissociables pour Jacques Hassoun de la quête de son identité personnelle, de son désir inextinguible d’écriture. Ainsi le dit-il dans une interview accordée à Radio Communauté en juillet 1983 : « ...serait écrivain juif d’Egypte celui qui d’une manière ou d’une autre essaie de métaboliser par l’écriture sa séparation d’avec l’Egypte, son exil, cette déchirure qu’a représenté le départ d’Egypte, et qui essaie à la fois de sortir de la nostalgie ou de la souffrance, ou de la dénégation, par l’écriture. Moi, j’ai écrit des livres qui se réfèrent à la théorie analytique, comme Fragments de Langue Maternelle ou d’autres. Là, peut-être que mon signifiant "Juif d’Egypte" passe en contrebande, de même que dans mon livre sur les Crèches, qui apparemment est très loin du Nil et d’Alexandrie, ne serait-ce que dans le style, ça passe en contrebande. Là, je suis aussi Juif égyptien. »(p.184).
La publication d’Alexandrie et autres récits...est ainsi bien plus qu’un "hommage" à Jacques Hassoun. C’est un livre pour tous ceux, survivants d’un exil ou d’une perte irrémédiable, qui cherchent à se défaire du ressassement mélancolique ou d’une jouissance masochiste occupée à idolâtrer une tradition fantasmée plus que connue ; pour ceux qui aspirent à une éthique de la mémoire telle que le travail des racines culturelles soit l’occasion de nouvelles curiosités, et la mise en œuvre d’autres amours . « Je reprendrai le chemin du monde, j’irai où je suis étranger, là où ce n’est pas un sacrilège d’être curieux de soi dans les choses qu’on aime ». Cette pensée de G. Ungaretti aurait pu servir d’exergue au livre de Jacques Hassoun ; elle l’accompagne pour toujours, gravée sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise.