L’exil est-il tentative, comme certains le pensent, de s’approprier ce qu’on a perdu à travers une expérience d’expatriement, ou bien ne serait-il pas plutôt la réécriture d’un nouveau rapport à la question de la perte.
Il y a quelques années un analysant me fait entendre, dans les entretiens préliminaires, l’énoncé suivant : « J’ai perdu la langue arabe depuis que je suis en France. » A le suivre dans cette parole on ne peut qu’être assailli par l’idée que la langue arabe il la possédait totalement ou plutôt qu’il faisait corps avec elle. Ainsi je me retrouvais à penser avec lui : est-ce de perte ou d’oubli qu’il s’agit. S’il s’agit d’oubli, celui-ci introduit et traduit l’étrangement comme passage par une autre langue d’origine, haine dans laquelle le sujet s’est perdu. S’il y a perte il y aurait alors comme l’ordre d’un coup d’arrêt et la présence d’un insensé dont la langue est l’objet et le corps le lieu.
Un tel énoncé chez cet analysant produit inévitablement la question suivante - ainsi en tout cas le pensait-il - : qu’est-ce qu’une langue maternelle, qu’est-ce qu’une langue ? Bien que le concept de langue maternelle n’entre pas dans l’épistémologie psychanalytique, plusieurs travaux psychanalytiques ont proposé des lectures tranchantes quant au rapport d’un sujet à ce que l’on appelle la langue maternelle.
Dans son livre L’Exil de la Langue Jacques Hassoun nous fait don de plusieurs dons de plusieurs propositions. La première, et qui m’a été des plus précieuses, bien que pas tout à fait la sienne mais le fait qu’il la saisit dans sa clinique et qu’il en retient le vif est essentiel. En effet dans le chapitre 3 de son livre, intitulé « Langue Maternelle », Jacques Hassoun écrit : « Daniel se surprend à poser à sa fille aînée une question qu’il formule en ces termes : qu’est-ce que la langue maternelle ? Et sa fille, alors âgée de douze ans, de lui donner la seule réponse possible : « C’est la langue que la mère utilise pous parler à son enfant ». Cette phrase, nous dit-il plus tard, il l’accueillit avec un intérêt amusé. Sans plus. Car Daniel s’empressa d’oublier cette proclamation ou tout au moins il n’y vit pas encore tout ce qui aurait dû s’imposer à lui, à partir d’une réponse qui lui venait d’un enfant, sa fille » (p. 37). On ne peut qu’associer, ici, que la fille a été une passeuse de frontières ou de langues pour le père et ce n’est point un hasard si le père adresse cette question à sa fille. Car à rester au plus près du dire de la fille, à le paraphraser même, son énoncé peut s’entendre ainsi : cette langue maternelle n’est pas simplement la langue autre, mais une langue inaugurale d’un rapport mère-enfant, donc un e langue différente de ce que l’on nomme communément, linguistiquement langue maternelle. Pour la fille, cette langue est étrangère à la langue dans laquelle la mère de la mère a parlé à la mère enfant : une telle proposition nous permet de mieux comprendre les autres élaborations de Jacques Hassoun dans ce libre : « La langue maternelle aussi balbutiante, sonore ou chuchotée, éclatée ou construite autour de phénomènes bien ordonnés qu’elle puisse être sera toujours tierce. » ou bien : « (...) Sinon que ce qui s’agite autour de la langue peut se re-présenter comme du réel, ce qui nous amènerait à poser l’hypothèse d’une langue maternelle prise dans le signifiant mais se soutenant du réel corps et de ce qui l’anime comme passion. » et puis enfin : « La langue maternelle est celle qui introduit le sujet à l’Autre » (p. 55). S’il y a des individus monolingues qui deviennent bilingues, une telle assertion est et interne au champ de la linguistique. Or il n’y a de langue que par ce qu’il y a traduction ou traducteur : tordjman signifiant cher à Jacques Hassoun, qui veut dire tout à la fois le truchement et la traduction, signifiant qui dit la modalité essentielle du lien dans le rapport à la langue. Ainsi on peut affirmer que l’enfant est un passeur de langues, il opère sa passe dans une langue pour signifier son étrangeté, son caractère étranger à cette langue. Le déplacement qu’il opère dans cette langue comme trace de sa traduction est la signature de sa présence de sujet.
Quelle singularité prend ici le processus de traduction, et quel transfert à la langue met-il en jeu ? Il me paraît indéniable que l’enfant se trouve dans une position où il vient dire et témoigner de ceci : en quoi la langue, pour lui, lie/lit le maternel. C’est une lecture-lien du maternel et non son exclusion.
Penser alors la réalité d’un bilinguisme suppose qu’existe une langue maternelle qui signifierait que Langue et Mère soient confondus comme sites alors qu’ils représentent deux topos dont fécondité. Dans le bilinguisme lorsqu’on parle de la langue maternelle originaire d’un sujet, ne fait-on pas de la mère le trésor des signifiants alors que la mère ne peut être confondue avec l’opération subjective de la division du sujet par le signifiant ? La mère, elle, comme l’articulent les travaux de Serge Leclaire ordonne le trajet de la pulsion et le mouvement du désir afin que l’enfant puisse écrire son transfert à la langue. Ainsi la pensée d’une langue maternelle impose le fantasme que la langue ne peut pas être étrangère, fantasme aboutissant à une opération de possession de la langue où langue et origine sont confondues.
« On est et on naît entre plusieurs langues ». L’ordre du signifiant nous introduit au fait que le sujet métabolise sa création du sens de plusieurs façons, c’est ce processus que Derrida qualifie de « plus d’une langue ».
A retourner au dire de mon analysant son oubli-perte de la langue arabe vient se signifier autrement. Car dans la langue arabe il est presque impossible de parler de langue maternelle. Ainsi le concept linguistique de langue maternelle se trouve divisé entre Loughat el Oum (la langue de la mère) et Loughat el Asl (la langue des origines). La langue des origines renvoie au défaut qui frappe toute langue. Langue des origines fait entendre l’idée d’un ombilic et non la pensée d’un commencement. Ainsi pour cet analysant la question s’est dépliée non plus selon le registre naître en exil ou être né ailleurs mais bien plus de naître à l’exil, de naître au caractère inexorablement étranger de la langue. Il s’agit alors d’advenir à ce qui signale son exil dans la transmission humaine dès lors qu’il y a de l’Autre.
L’Exil de la Langue vient nous saisir au lieu d’une énonciation qui comprendrait le passage des langues comme des formations d’inconscient. Une telle pensée nous propulse à soutenir que la langue se meut entre passage et coupure, le passage étant l’image même de ce qu’on appelle traduction alors que la coupure peut se préciser, peut venir dire la « silencisation » de la langue d’où s’est absenté tout le potentiel de traduction.